Bestimage
Propos recueillis par Yohann Ruelle.
Quand a débuté l'élaboration de "Corsu Mezu Mezu 3" ?
Patrick Fiori : Le projet a débuté avec "Corsu Mezu Mezu 1". Vu le succès qu'il a eu, et sincèrement, je m'y attendais un peu mais pas tant que ça, après autant de milliers d'albums vendus, je me suis dit que ce serait bien d'en faire un deuxième. C'est ainsi qu'est né "Corsu Mezu Mezu 2". Après ce deuxième volume, je me suis dit pourquoi ne pas faire le 3, mais en articulant les choses sous une autre forme et en imaginant solliciter d'autres artistes.
Patrick Fiori : Le processus est assez simple dans son essence, même s'il est très compliqué à réaliser. On prend notre téléphone et on appelle les artistes. On leur parle passionnément car à mon sens, ces artistes ont envie de faire ce projet et n'en ont pas spécialement besoin. Il faut surtout bien articuler les chansons et avoir le bon discours, celui du coeur. Quand on parle à un Francis Cabrel, à Véronique Sanson, à Marc Lavoine, à Matt Pokora, à Zaz, à Santa, à Christophe Willem et tant d'autres, on leur parle surtout du groupe ou de l'artiste insulaire avec qui ils vont partager le morceau. C'est important de raconter l'histoire et le parcours d'A Filetta, de Voce Ventu, d'Orizonte, du groupe EPPÒ ou de Christophe Mondolon. Ce sont à chaque fois des moments très particuliers qui demandent beaucoup de temps, mais c'est un plaisir pour moi. Je vous avoue que c'est toujours avec beaucoup d'envie et de passion que je parle de ces choses-là ! Encore aujourd'hui, nous n'avons essuyé - et tant mieux - aucun refus.
C'est comme un gage de confiance pour vous...
Patrick Fiori : Oui. On se sent petit devant un projet comme ça, parce que même si j'ai réussi à le ficeler et à l'organiser pour qu'il aille là où il doit aller, c'est-à-dire dans le coeur des gens, on se sent petit devant autant de talents et de chansons. Sincèrement si nous n'avons pas les artistes insulaires - et monsieur Pastinelli est là, entre autres - avec ces voix hors du commun, mystérieuses et magiques, et si nous n'avons pas les chansons, comme un collier de diamants, que les artistes insulaires ont composées et écrites, on ne peut pas faire grand-chose. J'ai été un peu missionné et un peu piqué depuis ma tendre enfance par ma mère dans une chambre de fortune avec mes frères et soeurs. Je me suis dit, déjà petit, que les chansons que j'écoutais prendraient un jour tout leur sens. Avec les années qui ont passé, j'ai réussi à trouver les artistes avec leurs merveilleuses voix qui allaient accompagner cette histoire.
La musique en Corse, c'est une tradition familiale ?
Joseph Pastinelli : Effectivement en Corse, beaucoup de monde chante, j'ai envie de dire tout le monde. Tout le monde se permet de chanter, c'est ça qui est génial et qui fait continuer cette tradition, cette culture et cette langue.
Patrick Fiori : C'est culturel, hein. Je crois qu'il y a des endroits comme ça dans le monde, comme le Canada, où quand les bébés sortent du ventre de leur maman, ils chantent quoi. Ils crient mais ils chantent en fait ! C'est un peu ça. Je ne connais pas une soirée en Corse ou un repas de famille ou d'amis, dans un village, que ce soit pour les moments heureux ou malheureux, où ça ne chante pas. Ça n'existe pas. C'est-à-dire que dans toutes les situations et quelles que soient les circonstances, il y a toujours une guitare qui traîne et il y a toujours des voix qui sont là. Mais pas des voix qui ont parcouru les cours de chant ou qui se sont perfectionnées à essayer de devenir chanteur. Ça sort direct, c'est un diamant pur et il y a quelque chose de très puissant, très fort à ce niveau-là. Cette langue a une dimension particulière : elle est à la fois douce et mystérieuse. Et il y a des chants qui se pratiquent même en famille ! Moi je me souviens des chjam'è rispondi, "Je te parle, tu me réponds", où même les histoires de famille s'arrangent ou se dérangent à table, où on arrivait à régler les problèmes en chantant. J'ai connu ça avec ma mère et c'était assez particulier à vivre. Donc chanter pour les Corses, c'est la vie.
Joseph Pastinelli : On ne se connaissait pas. (Sourire) J'ai eu la chance de recevoir un coup de téléphone de Patrick pour participer à ce projet. Dès la première seconde, je n'ai même pas hésité, comme tous les artistes qui sont sur ces trois volumes. C'est un honneur et une fierté de pouvoir défendre ce projet, défendre notre, enfin, ma langue, le corse. Pour promouvoir ta langue, ta culture, tu réfléchis pas, on te propose, tu fonces et tu fais le job ! C'est encore plus gratifiant de pouvoir défendre ses racines. On a la chance de défendre une langue minoritaire, c'est ce qui fait le plus de cette initiative.
Patrick Fiori : On a eu beaucoup de chance de l'avoir aussi et qu'il ait accepté de le faire ! On a la chance d'avoir la nouvelle génération qui est là. Ça permet d'équilibrer un petit peu l'histoire et de faire en sorte que cette langue en voie de disparition reste là, reste visible. C'est la langue de ma mère... C'est important pour moi d'honorer cette langue.
Qui a eu l'idée de reprendre "Petite Marie" de Francis Cabrel ?
Patrick Fiori : On a travaillé sur un texte qui a été adapté par Jean Claude Acquaviva, qui est le leader d'un groupe qui s'appelle A Filetta. Ce sont des gens qui font le tour du monde parce que la musique corse, c'est de la musique du monde. J'ai dit à Francis : "Petite Marie ?" Et Francis avec son accent que j'adore m'a répondu (Il l'imite) : "Franchement vas-y roule, fais ton histoire". (Rires) Gros coup de pression quand même parce que c'est Francis Cabrel et que quand je lui parle, je suis comme un fan mais je fais en sorte que ça ne se sente pas. Alors on va l'enregistrer chez lui. Il nous accueille à la maison en plein été avec une chaleur atroce. Je me souviens d'un détail mais un détail important : il nous avait fait tous les 10 mètres un petit point d'eau fraîche pour pas qu'on tombe dans les pommes, au cas où ! (Rires) Et il nous a accueillis comme des rois et on a passé un moment délicieux où il a posé les mots de cette merveilleuse langue à la perfection. Il faut savoir que c'est un projet qui est très entouré.
Patrick Fiori : On ne laisse pas les artistes comme ça. Ils disent "Oui, ok" mais derrière, il y a prof de français, prof de corse... Ils se fabriquent leur phonétique. C'est important pour la prononciation pour les S parce que le corse, sincèrement, je vous invite à essayer et je vous souhaite bonne chance. (Rires) La phonétique bien sûr elle est présente, c'est important. Mais finalement, on s'est retrouvé à 98% dans des cas où ils ont abandonné la phonétique et ils ont pris le texte en corse. Donc c'est double travail mais à chaque fois, c'étaient des copies très propres. Les artistes avaient vraiment travaillé avant pour honorer ce moment-là, cette langue et leur participation. Je vous invite à écouter tout l'album mais à vous attarder un petit peu sur la version de "Petite Marie" en corse parce qu'elle prend une dimension vraiment particulière.
Joseph, comment s'est déroulée la collaboration avec M. Pokora ?
Joseph Pastinelli : J'ai collaboré avec Matt en studio et j'ai passé un moment extraordinaire. J'ai pu le coacher sur la langue. Ce qui m'a énormément touché, c'est l'engagement que Matt a mis dans cette chanson pour l'interpréter et lui donner un sens, sans s'attarder sur la prononciation de cette langue. En fait, ce que les gens ont du mal à percevoir, c'est le travail que l'artiste français met en oeuvre pour pouvoir chanter cette langue. Tout le monde se dit : "Oui, il va chanter, c'est facile". Mais non, c'est pas facile ! C'est très dur. D'avoir ce regard là, ça m'a quand même mis un coup sur la tête parce que j'ai réalisé, dans le fond, que les artistes ne viennent pas juste pour la blague. Ils viennent vraiment pour s'investir, ça se voit et ça se ressent sur toutes les chansons.
Patrick Fiori : Pour la petite histoire, Matt Pokora m'a dit quand je l'ai eu au téléphone pour l'embarquer sur le projet : "Tu sais, dans 'The Voice', j'ai un regret. Il y a un garçon vraiment qui avait une voix exceptionnelle et qui m'a beaucoup ému". En fait, il me parlait de Monsieur Pastinelli qui est juste là.
La belle surprise du projet, c'est la présence d'Alizée qui a enregistré sa première chanson en 11 ans !
Patrick Fiori : J'ai voulu laisser Alizée tranquille parce que c'est ce qu'elle avait communiqué : elle voulait rester un peu cool. Je ne l'ai pas sollicitée pour le premier projet, ni pour le deuxième. Puis sur le troisième, nous nous sommes retrouvés à chanter avec Francine Massiani, Christophe Mondoloni, Jean-Charles Papi et Alizée pour le pape François, lors de sa visite en Corse. Je l'ai regardée, et je suis allé lui demander : "Vraiment, tu ne voudrais pas embarquer sur le Corsu Mezu Mezu 3 ?". Elle m'a regardé avec un regard bien posé et elle m'a dit : "D'accord". Waouh ! Enfin ! Peut-être qu'il fallait juste attendre, peut-être qu'il lui fallait son moment à elle. En tout cas, le fait qu'elle ait accepté nous rend vraiment très heureux. Et j'ai vu que pour Alizée, il se passait pas mal de choses, qu'elle a fait l'Olympia et que c'est reparti comme avant ! Nous sommes très très heureux de ça, mais je n'ai pas attendu ce moment-là pour lui proposer. Et quand elle a accepté, franchement... Après je me suis dit : "Je sais qu'elle aime beaucoup Christophe Willem, qu'elle aime son travail. Est-ce que je vais poser la même question à Christophe ?" J'ai posé la question aux deux, et les deux m'ont dit : "On embarque tout de suite".
Joseph Pastinelli : Nous, c'est notre grand-père tout simplement. Il a cette faculté à pouvoir poser des mots sur des événements qui ont marqué la Corse. Il est, je pense, l'un des seuls acteurs à avoir mis en musique tous les événements de la Corse. Aujourd'hui, grâce à ses chansons, vous pouvez retracer les grandes lignes de l'histoire de l'île. Et quand il vous parle, il vous enchante avec sa voix. C'est notre star à nous !
Patrick Fiori : C'est un homme formidable et c'est un monsieur qui a une carrière absolument magique, magnifique, qui a franchi le continent plusieurs fois et qui est allé au bout du monde, mais on a la chance de l'avoir en Corse. Je dirais que c'est le personnage clé de tous ces projets puisque c'est la première personne qui m'a donné envie dans mon inconscient de fabriquer ce "Corsu Mezu Mezu". Il a toujours été la main tendue entre la Corse et le continent. Même déjà sur ses chansons à l'époque, sur ce qu'il proposait, c'était moitié corse moitié français, donc c'était vraiment une invitation à chaque fois. C'est lui qui m'a appris qu'il fallait mettre une assiette en plus à table pour l'étranger, pour celui qui allait venir. Je crois que c'est celui qui nous a appris ça à tous. Mais en plus de ça, c'est l'homme de la situation. La Corse a eu des mouvements en permanence. C'est une île au milieu de la mer, donc elle peut être parfois merveilleuse, belle, calme, et parfois agitée. Et c'est vraiment notre repère, c'est vraiment notre drapeau. C'est l'appel de la sagesse et de l'écoute. C'est vraiment l'homme qui a été à l'écoute de tous les artistes et qui est là à chaque fois pour être rassurant sur un futur certainement prometteur. Vraiment, c'est un homme exceptionnel.
En écoutant l'album, je me suis demandé pourquoi il n'y a que des reprises ? Avec un tel casting, vous auriez pu créer une ou plusieurs chanson inédites...
Patrick Fiori : Ce ne sont effectivement que des reprises de chansons insulaires qui ont été créées par les artistes corses depuis le début. Il n'y a pas eu de chanson inédite. Il y a tellement de chansons juste sublimes, magnifiques ! Sincèrement, on pourrait en faire 12 de "Corsu Mezu Mezu". À chaque fois, c'est une découverte. Les chansons corses, c'est comme un vieux théâtre. À chaque recoin, on trouve une pépite, on trouve quelque chose qui est ancré, qui nous raconte une histoire. On n'en a pas fini, croyez-moi. J'ai pensé à faire une chanson inédite mais je crois que c'est malvenu. Je crois que les artistes insulaires ont tellement bien travaillé qu'il faut juste aller au bout, ou en tout cas accompagner leur envie que ces chansons puissent passer la Méditerranée et aller jusqu'au bout du monde.
Patrick Fiori : Après Paris La Défense Arena, la Corse débarque au Vélodrome ! (Sourire) La Corse va débarquer avec 137 artistes exactement, insulaires et du continent. Je crois qu'il y a à peu près 5.000 choristes qui vont venir nous rendre visite et qui vont porter cette langue et ce moment délicieux, intense. Ça sera sans aucune prétention le plus grand concert d'Europe. 5.000 choristes, ce n'est pas normal et autant d'artistes, c'est juste du bonheur ! C'est un gros barnum, c'est beaucoup d'investissement, mais c'est ma promesse. Le casse-tête, ça va être d'organiser le concert pour faire en sorte que ça ne dure pas toute la nuit. Je ne sais pas comment on va faire.
Il va falloir lancer le concert tôt !
Patrick Fiori : Je crois que ça va ouvrir dès 18h. (Rires) Ce que j'aimerais, c'est que ça dure longtemps pour que les artistes insulaires, en tout cas la nouvelle génération, puissent aussi présenter leurs chansons. Ils seront sur scène avec nous, ils seront sur la grande scène. Ce sera un spectacle rassurant mais surtout, je peux vous dire qu'en déferlante d'émotion, ça porte un nom : c'est le "Corsu Mezu Mezu".
Patrick Fiori : Tout le monde m'a dit que ça allait être compliqué un projet comme ça. Quand vous arrivez, vous dites : "Bon, écoutez, on va sortir un album qui s'appelle Corsu Mezu Mezu", tout le monde fait : "Ouais, ouais, ouais, vas-y". Et puis quand on revient quelques jours après en disant que Cabrel a dit oui, que Bruel a dit oui, que Florent Pagny a dit oui... Une fois que vous avez ces personnes-là, ces grands artistes là qui vous ont dit oui, évidemment que ça change un peu la donne. Profondément et au fond d'eux, je pense que les producteurs et ma maison de disque avaient envie de me laisser monter ce projet, me laisser cette merveilleuse liberté. Et ils ont bien fait parce que je crois que ça a vendu presque 480.000 albums au cumulé !
Justement, un volume 4 est-il en préparation ?
Patrick Fiori : Je ne sais pas. Écoutez, sortons cet album là, voyons comment ça se comporte. Moi, je suis hyper terre à terre, même si je sais qu'on a beaucoup de chance d'avoir autant d'artistes qui ont accepté de venir chanter la Corse. Puis faisons en sorte que ce Vélodrome soit magique et que Madame Nature ne vienne pas nous embêter, qu'elle puisse être avec nous ce soir-là. Après le concert, on verra... Bien sûr que j'ai des idées, bien sûr que j'en ai plein la tête, mais step by step. "Chi va piano, va sano e va lontano", on dit. On va doucement et on regarde les choses. On essaie d'améliorer ou en tout cas d'aller toujours plus loin. Aller plus loin, c'est notre devise.