Hugo Lardenet
Propos recueillis par Théau Berthelot.
Tu sors enfin ton premier album. Qu'est-ce que ça représente pour toi ?
Je ne sacralise pas les albums. C'est-à-dire que je ne fais pas comme si c'était mon événement alors que c'en est un. Je sacralise plutôt les chansons une par une. Donc je suis très heureux que ça sorte, parce que même si je ne sacralise pas ça, c'est quand même l'aboutissement pour moi de 10 ans de musique. J'ai fait un EP et plein de chansons mais là, j'en ai enfin choisi 13 que je regroupe dans un contenant pour le sortir et essayer de le faire venir jusqu'au public.
C'est un vrai soulagement, toi qui dis avoir galéré pendant des années dans les bars ?
Quoi qu'il arrive, j'aurais pu sortir un album avant. Il y a différentes façons de sortir un album. Si je veux, je pourrais, vu le nombre de chansons que j'ai, en être à mon quatrième ou cinquième album. Mais après, il s'agit de faire les choses intelligemment. D'un point de vue marketing, ça ne me concerne pas mais d'un point de vue artistique, c'est d'être heureux de sortir quelque chose. C'est la première fois que je ne vais pas avoir de remords ni de regrets à sortir quelque chose. Même sur l'EP que je trouvais cool aussi, j'avais quelques réserves sur le mix... Je suis un éternel perfectionniste, mais là je suis content, je me dis que c'est fait et bien fait.
Ça fait combien de temps que tu travailles dessus ?
On peut dire officieusement cinq ans parce que la première chanson qui est dans l'album date d'il y a cinq ans. Après, ça fait un an qu'on a lancé le processus de création entre studio, mixage, enregistrement des instruments, arrangements, la totale jusqu'au mastering... Il y a certaines chansons qui datent parfois d'un à trois mois avant la sortie. C'était la deadline, mais une fois j'ai écrit une chanson et j'ai appelé le label en disant qu'il fallait qu'elle aille sur l'album. Ils m'ont dit que ce n'était pas possible mais on a finalement trouvé une manière de le faire.
Tu as commencé à te faire repérer en 2025, à travers notamment quelques vidéos virales sur les réseaux sociaux. Penses-tu qu'aujourd'hui, Instagram ou TikTok soient les seules façon de se distinguer, et non plus via les scènes ou la presse comme auparavant ?
Je n'ai pas la prétention de savoir quel est le seul moyen. Disons que je connais très peu de choses par rapport à l'industrie de la musique, c'est pour ça que je me suis entouré d'un label. Si je connaissais tout, j'aurais fait mon truc tout droit, avec tous mes choix, et mon énorme argent, ce qui n'est pas le cas (sourire). Mais ça reste un vecteur très puissant aujourd'hui, pour attirer les gens. Malgré ses défauts aussi, parce qu'on passe dans l'éphémère de la musique : c'est plus un album, un objet physique, ça peut devenir du scroll.
Une chanson ne dure que très rarement dans le temps !
Après, je ne juge pas ça. Il y a plein de manières d'apprécier la musique, et puis ça regarde les gens plutôt que les artistes. Mon processus de création n'a pas changé. Je ne fais pas de la musique pour les réseaux. Mais les réseaux, je pense que c'est se tirer une balle dans le pied que de ne pas les faire, qu'on ait 1.000 ou 100.000 abonnés. Parce que 1.000 abonnés parfois très engagés, ça vaut mieux que 100.000 qui ne sont pas là et j'ai bien connu ça. Et d'un côté, la presse est toujours là, les interviews qu'on fait... Les médias sont encore vecteurs de musique, ils apportent parfois une crédibilité supplémentaire à l'artiste et c'est important aussi. Ce que je recherche, c'est une reconnaissance tant publique que professionnelle parce que j'en ai besoin pour être confiant dans ma création. Même se faire repérer dans la rue par un producteur, je pense que c'est encore possible aujourd'hui. C'est juste qu'il faut avoir le coup de chance, mais c'est comme dans tous les métiers.
Ce statut de révélation est-il une pression ?
La révélation aux Victoires de la Musique, je l'ai su après la finalisation de l'album. Mais je pense que je n'aurais pas sorti l'album si je n'avais pas eu un EP qui touche du monde. Je me serais dit que ce n'était pas le moment et que ça ne touchait pas les gens. Ce serait mythonner de dire que je fais de la musique que pour moi, normalement on le fait aussi pour le public. On a envie que ça marche, mais pour les bonnes raisons. Si je voulais faire de l'argent, j'aurais fait autre chose. C'est plus pour faire des tournées, faire des concerts, rencontrer un public, donc j'aurais attendu. Une pression supplémentaire ? Je ne pense pas : j'essaie d'être fidèle à ce que je fais. C'est-à-dire d'avoir notamment l'appui des médias ou des radios. Je viens de sortir "Un cri dans le métro", ce n'est pas du tout un morceau radiophonique. Plein de gens pourraient se dire "Mais qu'est-ce qu'il fait ?". En fait, je montre juste toutes mes facettes : j'ai des morceaux très variété, comme j'ai des morceaux très "chanson française" qui ne passeront jamais à la radio, parce que c'est pas du tout radiophonique et je le comprends tout à fait. Je ne me suis pas posé la question par rapport à cette idée de révélation. J'ai été révélé par qui j'étais et j'ai envie de garder ça.
L'album débute sur "Avis de tempête", une chanson façonnée comme un bulletin météo... Une idée plutôt surprenante !
Parce que les jours sont gris et pluvieux (rires). La plupart des sujets graves, j'aime bien les aborder avec une touche d'humour et de satire. Là je suis très premier degré mais dans ma personnalité, j'ai beaucoup de second degré, je fais des blagues tout le temps, je prends tout à la légère. C'est une forme de carapace personnelle par rapport à ce qui se passe dans le monde. "Avis de tempête", c'est un peu un deuxième "La fin du monde". C'est une autre manière de raconter l'actualité stressante qu'on nous impose et la génération anxiogène. Le présentateur météo, c'est par définition la personnalité rassurante. Celle qui nous dit, depuis une quarantaine d'années que ça existe à la télé, que demain il fera beau, après-demain un petit peu moins, mais après après-demain il refera beau. Il y a toujours le beau temps qui revient. Et là, c'est comme si le beau temps ne revenait pas. Si même la personnalité la plus rassurante des Français et du monde n'arrive pas à rassurer à ce moment-là, c'est qu'il se passe vraiment quelque chose de mal, et je pense que c'est ce que je voulais transmettre.
Cette intro est aussi un bilan du monde sans cesse au bord de l'effondrement... Prendre cette métaphore, c'est une façon de désamorcer cela ?
Bien sûr ! "Avis de tempête", ça reste un morceau dansant et je veux me dire que quand je la joue en festival et que quand les gens l'écoutent, qu'il pleuve ou qu'il fasse beau, il faut danser. On n'a pas le choix ! On est tellement matraqué. Et "La fin du monde", c'est tout le temps le même discours : il faut absolument danser sur les braises et c'est tout ce qu'il nous reste.
Celle-ci et "La fin du monde" sont donc les premières et dernières chansons de l'album, comme pour boucler la boucle...
Mais je pense que vu l'actualité qui arrive, je pourrais faire à chaque album une chanson qui parle de fin du monde et j'aurais d'autres inspirations et d'autres reculs (rires).
Ce titre, à travers lequel tu joues un présentateur météo, m'a fait me poser une question : qui est ou qu'est-ce que Sam Sauvage finalement ? Un acteur, un personnage ou vraiment toi ?
Encore une fois, c'est un mélange. Je ne suis pas noir ou blanc, et je ne peux pas donner une réponse comme ça. Tout est vraiment nuancé. Mais ce que je reste au fond de moi, c'est un jeune de 25 ans qui va boire des bières avec ses copains le soir, qui fait de la musique parce qu'il a la chance d'en faire la journée, qui fait des concerts et qui observe les gens. J'ai toujours été comme ça. Forcément, il y a la cravate, le personnage... On peut croire que c'est marketing, et je pense que ça l'est un peu, parce qu'il faut une identité pour que les gens soient touchés. Il faut une façon de se démarquer. Et la mienne, c'était celle que tu vois là. Je me suis toujours habillé comme ça, j'ai toujours mis des vestes, en plus la cravate je l'ai un peu pimpée aujourd'hui [une belle cravate mauve, ndlr]... Mais il y a un truc de création et surtout d'incarnation de personnage. C'est encore plus ce que j'aime faire. Parfois, je joue "Avis de tempête" et parfois je garde une partie de moi-même. À l'opposé, "Un cri dans le métro" me permet d'incarner malgré moi la personne qui ne peut pas parler à ma place.
Avec les réseaux sociaux, cela brouille les pistes entre réalité et fiction ?
Ce n'était pas intentionnel. Sur Instagram, on m'encourage souvent à faire telle ou telle chose parce que, à ce qu'il paraît, ça touche les gens. On m'encourage à dévoiler un peu plus ma vie privée, à faire des mood boards, des dumps... Mais moi, ça ne me parle pas du tout. Les gens s'en foutent de savoir ce que je mange le midi ! Il y en a peut-être que ça intéresse sur d'autres artistes et tant mieux pour eux. Quand je partage quelque chose, c'est que j'ai envie de le partager. Par exemple, je n'ai pas envie de partager ma vie amoureuse, j'ai envie de garder ma part de vie privée. Et puis, vu le peu de gens qu'il y a dans mon public pour l'instant, ce n'est pas comme si j'étais Booba (rires). C'est pas l'album le plus attendu de l'année ! Je garde du recul là-dessus. Donc ce n'est pas pour brouiller les pistes volontairement, ça s'est juste fait naturellement.
Il y a de cela aussi avec la voix, que tu utilises et modules à différents degrés. Elle est parfois grave, parfois nonchalante, parfois avec des intonations à la Philippe Katerine...
En studio comme sur scène, j'interprète les chansons. Je les vis. C'est vraiment une interprétation à fond, je suis dedans. Sur scène, quand je vois que les gens ont payé une place pour venir me voir, c'est pas pour que je chante les chansons comme ça... Autant aller acheter l'album et rester chez soi. Je veux que les gens, quand ils prennent l'album et qu'ils écoutent les morceaux, se disent "c'est comme si on était face à lui et qu'on avait l'interprétation, l'incarnation". Il manque juste le visuel, mais si je pouvais, je ferais un clip sur chaque chanson. Je pense que c'est important de vivre l'expérience à 100%, donc la voix suit naturellement cette interprétation.
Il y a une double référence sur l'album : le titre "Mesdames, messieurs" est un clin d'oeil à Michel Fugain tandis que la pochette rappelle celle de Jacques Dutronc. À travers cela, veux-tu créer une filiation entre chanson française "traditionnelle" et électro ?
Je pense que je ne peux pas renier le fait que je vienne de là. Même si parfois, ça m'énerve un peu quand on me dit que je fais de la chanson française traditionnelle. Je ne me pose pas la question : les étiquettes sont naturelles, donc je me suis dit que j'allais justement jouer un peu de ça. Ça me fait marrer de reprendre un peu le concept de Dutronc mais pas entièrement, avec un petit pas de côté. Pour "Mesdames, messieurs", c'était pas du tout pensé pour Michel Fugain car je l'ai appris après. C'était plus pour l'injonction que ça donne et pour tous les sens que ça veut dire. "Mesdames, messieurs", on peut dire ça dans plein de contextes différents. Et moi aussi je peux le dire d'une façon "Écoutez-moi, écoutez mon album si vous le voulez ou non, mais je vous le propose". C'est un peu le crier au public.
J'ai isolé trois phrases de ton album : "L'amour est un langage imparfait", "Faut vivre avec son temps" et "Je ne suis qu'un conteur de fables, et j'aime parfois m'en emparer". Pour toi, laquelle représente le mieux l'album ?
C'est intéressant... Je dirais quand même "Je ne suis qu'un conteur de fables, et j'aime parfois m'en emparer". Les gens qui vont écouter l'album peuvent penser qu'il y a certains titres engagés. En fait, "Je ne suis qu'un conteur de fables", c'est la place que je veux. C'est-à-dire que je ne suis pas un artiste engagé, je suis un artiste concerné, à la limite. Forcément, dans mon époque et un peu consterné aussi. Mais je pense qu'il faut aussi garder la place et l'humilité de se dire que je ne suis pas un regard supérieur. Ce n'est pas ce que j'ai voulu faire dans cet album. Je n'ai pas l'omniscience et le pouvoir d'écrire et d'observer tout le monde de haut. Moi, justement, j'observe les gens dans la foule et ça veut dire que je m'observe moi-même aussi dedans. Donc je suis comme dans la foule.
Oui il y a un côté un peu acteur, à la fois acteur-témoin, acteur en retrait qui regarde, mais aussi acteur protagoniste des chansons.
Absolument. Pour te donner un exemple, "Un cri dans le métro", je parle d'un SDF et je l'incarne. Mais pendant que ce gars-là m'a inspiré cette chanson en pétant un câble dans le wagon, je n'étais pas derrière la fenêtre du métro, j'étais dans le métro et moi non plus, j'ai pas donné 2 euros. Donc il y a ce truc où c'est ma place et celle des auditeurs aussi. Je ne suis ni au dessus ni en dessous, je suis vraiment dans le même contexte et dans le même carcan. C'est pour ça que "Conteur de fables", c'est quelque chose qui me va très bien, même si ça reste des fables souvent réalistes et des morceaux de vie.
Justement, "Un cri dans le métro" est un tournant dans le disque. C'est véritablement pensé comme un cri du coeur. Pourquoi ce titre ?
C'est une scène de vie quotidienne pour plein de gens. Je l'ai vécu depuis que je suis à Paris, mais même déjà à Lille... J'ai pris le métro comme exemple parce que c'est ce qui s'est passé quand j'étais à Paris il y a deux ans. Il y avait juste un mec qui demandait de l'argent, moi je n'ai pas donné. Je ne le revendique pas mais je le dis. Il y avait une vieille dame après, qui était la dixième personne à qui il demandait de l'argent. Il a dit "C'est que deux euros", la vieille dame a répondu "Désolé, non monsieur". Elle semblait un peu dérangée. Et là, le gars a pété un câble sur la vieille dame, mais au nom de nous tous.
C'était la goutte d'eau...
Et sûrement une mauvaise journée. En même temps, c'est facile à dire. Je pense qu'il n'y a que des mauvaises journées dans ce genre de cas. Quand j'ai regardé ça, j'avais autant de peine pour lui que pour la dame. C'était particulier. Parce que même si la dame, je pense qu'elle est dans son lit chaud toute la journée et que lui dort dans le froid, à ce moment-là précis, il y avait une égalité de douleur. On sentait que la dame s'en est bien voulu de ne pas donner les deux euros et à la fin, elle a tendu la pièce. C'était hyper émouvant comme moment parce que le gars en fait a vraiment décrié quelque chose, d'une manière beaucoup plus vulgaire, et on sentait la rage. Dans ce genre de cas, il y a un silence qui nous est imposé. On est obligé d'être indifférent. Mais pas qu'envers les SDF : il y a des gens qui se tapent dans le métro, on ne fait rien. Parce que c'est un lieu où toutes les classes se mélangent et où tout le monde ne se regarde pas. On est tous sur les téléphones et moi le premier. Avant, on était sur le journal, ce n'est pas vraiment différent. Et cette chanson parle de ces cris qui sont là et qui se réverbèrent jusqu'au terminus. Après, on ne fait plus rien et on oublie dès qu'on est sorti de la station.
L'album alterne entre des histoires d'amour déçues et des parts de ta vie. Je pense à "Boulogne", titre sur ta ville où tu as grandi, ou encore "Roi du silence", où tu évoques un père absent...
Je parle plus des gens que de moi dans les chansons. Dans la vie, c'est différent, je parle beaucoup de moi. Surtout quand on a un ego d'artiste, c'est très important. Je ne ferais pas ce métier sinon (sourire). Je pense que c'est un peu salvateur pour moi aussi. J'avais besoin de parler d'un sujet pour m'en débarrasser. Et puis surtout, même quand ce sont des choses personnelles, ça peut parler à tout le monde. Je ne mettrais pas une chanson spécifique sur un moment de ma vie. Par exemple, je n'écris jamais de chansons d'amour personnelles parce que je donnerais le prénom de la personne... Ça ne m'intéresse pas. "Le roi du silence", ça parle de l'absence d'un père, et comment la mère fait tout pour que le fils soit heureux, avant que le fils ne renie le père à la fin. C'est quelque chose que j'ai connu, comme plein de gens.
Tandis que Boulogne, on pourrait s'attendre de prime abord à Boulogne-Billancourt alors que c'est Boulogne-sur-Mer !
Oui ! En plus, Boulogne-sur-Mer c'est un peu long à chanter, et ça me faisait marrer. Il y a plein de gens qui se disent "Mais c'est le fils de qui encore ?" alors que je suis le fils d'une institutrice, je ne connaissais personne dans la musique jusqu'à il y a deux ans. Ça parle de la ville mais aussi des migrants, entre Boulogne et l'Angleterre. Il y a toujours un sens social dans ces chansons-là.
Que voulais-tu dire à travers la chanson "Il pleut des femmes" ?
C'est un sujet très difficile et une expérience personnelle, encore une fois. Ça parle d'une amie que j'ai perdue il y a un an, qui a été tuée par son ex qui s'est ensuite flingué. Cet événement dramatique nous a enlevé toute part d'insouciance à ses amis et moi. Et moi, qui me sentais à la base comme féministe puisque je le revendiquais, je me suis rendu compte à quel point je ne l'étais pas. Ce truc-là m'a fait me rendre compte qu'il fallait que je sois à leurs côtés, car il y avait un gros problème. Je n'étais pas encore autant concerné. Du coup, j'ai fait cette chanson, ce qui est le réflexe d'un artiste quand il y a un drame proche comme ça, il fallait que j'écrive ça pour que ça me fasse du bien. J'ai écrit "Il pleut des femmes" parce que c'est une vraie averse de féminicides depuis des années. Il y a ce compte Instagram "Nous toutes", que je ne suivais pas et que je suis maintenant. Mais ça m'a fait très très mal de voir que mon amie qui a été tuée, c'était juste un numéro. C'est pour ça que j'ai fait cette chanson : en espérant que ça serve à quelque chose. Là pour le coup, ça pourrait devenir un engagement. Mais c'est dingue de se dire qu'il ait fallu attendre ça pour que je sois dedans. Je ne m'en rendais pas compte.
Le séquençage de l'album est réfléchi : on commence sur les up-tempo, histoires d'amour un peu mouvementées, avant un milieu plus personnel jusqu'à "Un cri dans le métro", puis un final plus festif avec "La fin du monde", très années 80...
Ça me faisait marrer de raconter tout ça pour arriver à se dire au final "De toute façon ça sert à rien car tout va s'écrouler". Je voulais absolument finir l'album sur "La fin du monde", qui était déjà sorti, parce que c'est le message que je veux absolument transmettre. J'ai envie d'être aux côtés d'une jeunesse sans la représenter, parce que j'ai pas la prétention de faire ça. Je pense qu'il y a des profils qui sont beaucoup plus aptes que moi à représenter la jeunesse aujourd'hui. Si je peux me tenir à côté et aider un petit peu, c'est en parlant aux générations. Parce que j'ai de la chance d'avoir un public assez vaste, en tout cas dans les concerts. On voit une tranche d'âge très large et c'est hyper intéressant parce que ça me permet de parler à tout le monde. Et je pense que la jeunesse est en train de faire un nouveau monde. Donc tout ce que j'ai raconté dans l'album, c'est plein de choses pour lesquelles la jeunesse se bat aussi, et pour lesquelles les plus âgés peuvent se réconcilier avec les jeunes par ce biais-là. Moi c'est mon rêve que les générations se réconcilient. Je trouve qu'il y a une fracture aujourd'hui. Et c'est un peu dommage parce que ça nous empêche d'avancer. Tout le monde se fait la tête, il y a une division énorme entre les catégories sociales, les communautés, les tranches d'âge, tout est divisé et on ne s'y retrouve plus. L'unité a perdu son sens.
Depuis le début de cette interview, tu parles pas mal du côté chanteur "concerné" ou "engagé". Est-ce que tu trouves que le mot politique est, aujourd'hui, un gros mot ? Dans le sens où on dit tout le temps qu'une oeuvre est politique... Par exemple, si on te dit qu'une de tes chansons est politique, comment tu le prendrais ?
Ce que je n'accepterais jamais, c'est la récupération politique, l'affiliation à un parti quel qu'il soit. Déjà, je n'ai pas les capacités pour parler politique. J'en parle rarement avec mes amis parce que je ne suis pas absolument l'actualité politique. J'essaie, parfois je me renseigne, mais je ne me sens pas capable d'en parler. Et si on disait que j'étais un chanteur politique, je dirais à la fois oui et non, car tout est un peu politique aussi. Le sens du mot est varié. Moi j'ai une politique, c'est celle de l'humain et qu'il se porte mieux. C'est à la fois égoïste et à la fois collectif. Ça me fait chier de voir des pauvres dehors. Est-ce que c'est de gauche ou de droite ? Parce que la gauche va dire "Tout le monde est miséreux" alors que la droite va dire "Les pauvres français blancs qui se retrouvent dans la rue, alors qu'il y a des migrants dans des HLM". Des trucs complètement lunaires où tout le monde se lâche à répétition. Je ne suis pas pour une politique ou pour une autre, je suis pour que tout le monde se sente bien. Et c'est possible, en plus, c'est ça qui m'énerve. Mais bon, ça c'est ma politique, celle de mon comptoir (sourire).
Tu as fait une apparition dans le dernier clip de Clara Luciani "Cette vie", et elle apparaît dans ton clip "Ne t'en fais pas pour elle". À quand le duo ?
Je ne sais pas, mais ça me plairait bien ! Mais pour l'instant, je suis sur mon album. On a déjà chanté ensemble dans "Taratata", c'était trop bien. Ce moment était un rêve de gosse pour moi parce que je suis un grand fan depuis longtemps. Donc j'ai bien tremblé quand j'ai chanté (rires) mais j'étais content. Si jamais il y a des collaborations oui... Mais pas qu'avec Clara ! Avant, je m'imaginais moins collaborer, j'étais plus dans mon propre truc sous mon propre nom, et maintenant je me sens mieux. Je connais mes chansons, ma façon de travailler et ce que je raconte, donc un jour ou l'autre faire une collaboration avec un ou des artistes, ça me ferait plaisir.
Tu viens d'être nommé aux Victoires de la Musique en tant que Révélation masculine. Peut-on dire que c'est une première consécration ?
Consécration, je ne sais pas, mais je dirais reconnaissance. La consécration, c'est si jamais on me donne le trophée. Mais j'y crois peu parce qu'il y a de supers artistes en face [Ino Casablanca et le groupe de rap L2B, ndlr]. Déjà, je ne m'y attendais pas à être nommé. Je ne dis pas ça pour faire genre, car c'est vraiment une surprise. Mais je le prends plus globalement pour une reconnaissance du fait que je fais de la musique depuis 10 ans et que ça a été reconnu. C'est vraiment chouette au niveau national, parce que c'est national les Victoires. Et puis c'est être repéré et identifié dans l'esprit des gens.
La reconnaissance du métier, c'est important ?
Bien sûr, et puis il y a un côté qu'à la fois j'aime bien et je n'aime pas, c'est le côté institution. C'est une institution de la musique comme il en existe peu. Il y a les labels mais ce qui regroupe tout le monde, ce sont les cérémonies comme les Victoires de la Musique, Les Flammes pour le rap... Je suis content que cette institution ait une reconnaissance envers moi, et puis surtout c'est un réconfort : la musique, c'est la voie que j'ai choisie et c'était pas forcément gagné. Je ne sais pas ce que ce sera pour les prochaines années, mais en tout cas pour cette année-là, l'histoire est belle et ça m'a vraiment conforté dans ce choix.