Aliyah Otchere
Cela semble être le nouveau concept des artistes : s'élancer dans une tournée mondiale avant même la sortie de l'album concerné. C'est ainsi qu'il y a un mois, RAYE a présenté aux 20.000 spectateurs parisiens de l'Accor Arena les chansons de son nouvel album "This Music May Contain Hope", disponible ce vendredi. Un pari audacieux. Dans notre article, nous avions jugé le concert un peu fouillis, passant d'un genre à un autre sans véritable cohérence. Son sens s'éclaire davantage après avoir écouté ce disque, construit comme une véritable comédie musicale en quatre actes et plongeant l'auditeur dans la psyché d'une artiste brisée par une rupture amoureuse, qui va essayer de relever la tête. De façon plus dramatique que jamais.
RAYE taille patron(ne)
Car sur ce deuxième opus, la chanteuse de 28 ans se donne les moyens de ses ambitions. Dont acte. Dès le premier vrai morceau "I Will Overcome", la Britannique nous emmène dans son univers feutré et grandiloquant. Et ça joue fort. Très fort. Cordes et choeurs s'entremêlent à foison sur cette chanson qui pourrait parfaitement faire office de générique du prochain James Bond. RAYE vise aussi la lune du côté des invités, prestigieux : la légende soul américaine Al Green donne de la voix sur le superbe "Goodbye Henry" et elle s'acoquine même avec le compositeur acclamé Hans Zimmer sur un "Click Clack Symphony" d'anthologie. Et dont on reconnaît la patte pompière sur le final cinématographique.
Une oeuvre audacieuse et vertigineuse
"This Music May Contain Hope" a véritablement été conçu comme une oeuvre exigeante, de sa production imposante à sa durée (73 minutes, 17 chansons) en passant par ses différents genres. Tel un spectacle auditif, la chanteuse navigue entre les influences et les époques, conviant l'esprit big band des années folles ("Beware.. The South London Lover Boy", "I Hate The Way I Look Today"), la soul en velours des 60's façon Motown ("Goodbye Henry", "Happier Times Ahead") et même des touches urbaines plus modernes sur "Winter Woman".
À ce titre, "The Whatsapp Shakespeare" est peut-être le titre le plus éclectique et déroutant de l'ensemble, débutant avec une production contemporaine avant de remonter le temps et de finir dans une ambiance de cabaret des années 20. Et RAYE n'oublie pas d'où elle vient. Sur le titre house "Life Boat", elle fait un clin d'oeil évident à ses débuts lorsqu'elle prête sa voix aux titres électro de Jax Jones ou David Guetta. À l'image du quart d'heure "RAVE" de son concert, ce morceau placé au milieu de l'album comme une parenthèse apparaît quelque peu en décalage avec le reste du projet.
Pourtant, c'est bien sur ce milieu d'album que RAYE tire son épingle du jeu. Elle y convie l'esprit plus groovy de Jungle sur l'excellent "Skin & Bones", et se la joue cheffe d'orchestre extatique sur le tube viral "Where Is My Husband!". Brisant souvent le quatrième mur pour introduire ses chansons, RAYE développe ainsi un univers en forme de grand huit émotionnel, passant de la joie communicative à la tristesse d'une ballade de rupture. Les somptueux "Nightingale Lane" et surtout "I Know You're Hurting", power ballad clairement inspirée par le monumental "Purple Rain" de Prince, prouvent sa vulnérabilité de chaque instant.
Un final plus intime et familial
La fin de l'album se veut plus lumineuse, plus intime aussi. Car après avoir chanté ses peines de coeur, RAYE retourne vers le cocon familial. Elle dialogue avec son grand-père sur "Fields", qui lui est dédié, avant de partager le micro avec ses deux sœurs Amma et Absolutely. Un titre résolument gospel où l'artiste chante l'allégresse retrouvée au petit matin après avoir pleuré toute la nuit. Puis de conclure sur un générique de fin où elle remercie chaque personne impliquée dans la création du projet. Une coquetterie qui s'avère essentielle pour celle qui a lutté pendant des années contre le système afin de pouvoir sortir librement sa musique. Et qui livre aujourd'hui une oeuvre certes sophistiquée mais excitante, dans une scène pop souvent bien trop sage.