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samedi 11 novembre 2023 15:30

Nicky Doll en interview : "Pendant longtemps, j'ai sacrifié la musique pour le drag"

Par Yohann RUELLE | Journaliste
Branché en permanence sur ses playlists, il sait aussi bien parler du dernier album de Kim Petras que du set de techno underground berlinois qu'il a regardé hier soir sur TikTok. Sa collection de peluches et figurines témoigne de son amour pour les grandes icônes de la pop culture.
Icône du drag français, Nicky Doll est une artiste aux multiples facettes. Passionnée de chant depuis l'enfance, la présentatrice de "Drag Race France" a des ambitions pour développer sa carrière musicale. Elle se confie dans l'antre feutrée d'une loge des Folies Bergère à Purecharts sur ses crushs d'adolescence, les divas qu'elle admire, l'univers qu'elle a voulu créer dans son clip "Fashion Freak" et ses projets futurs.
Crédits photo : Nicky Doll
Propos recueillis par Yohann Ruelle.

A l'époque, j'avais 18 ans et je vivais dans une chambre de bonne
Avant la découverte du drag, il y avait chez toi la passion du chant. Cela remonte à quand, ce lien avec la musique ?
Quand j'étais au collège, je faisais partie d'un groupe avec deux amis qui étaient plus âgés que moi. J'ai toujours voulu chanter. J'étais très attirée par l'acoustique à la base, je faisais beaucoup de chansons à la Boyce Avenue où l'on prenait des covers et on les remasterisait. La scène m'a toujours plu et j'ai toujours toujours aimé chanter live. Ce n'était pas forcément la danse et le théâtre, même si je pratiquais les deux. C'était vraiment la chanson qui m'attirait. Quand je suis arrivée à Paris parce que je voulais faire de la musique, j'ai rejoint un autre groupe qu'on a créé avec mes amis Kevin et Stéphane. On s'appelait les Majesty ! (Rires) On allait performer lors des scènes ouvertes du O'Sullivans, à Pigalle. Je me suis vite rendue compte que commencer une carrière musicale et avoir un projet à défendre, ça coûtait beaucoup d'argent. A l'époque j'avais 18 ans, je dépendais du Crous et je vivais dans une chambre de bonne... Malheureusement, ce n'était pas ma priorité. La vie a fait que je devais en avoir d'autres. Alors j'ai un peu laissé la musique de côté, en gardant dans un coin de ma tête que c'est quelque chose que j'aimerais refaire dans le futur.

Et le drag est arrivé...
Oui. Grâce à cet art, j'ai réussi à reprendre le dessus sur cette envie de faire de la scène. Pendant longtemps, je me suis dit que j'avais fait un choix. J'ai sacrifié la musique pour faire du drag. Je n'imaginais pas pouvoir chanter en drag.

Pourquoi ?
Parce que je n'ai pas la voix la plus fluette au monde, elle est assez grave. Je me maquille... (elle se regarde dans le miroir de la loge) très poupée ! Je me disais que le contraste entre les deux allait être très fort. Jusqu'au moment où je l'ai fait pour rigoler et je me suis rendue compte que je me mettais des bâtons dans les roues toute seule. Maintenant, j'ai réussi à fusionner les deux monstres.

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Lady Gaga ? Une révolution visuelle et artistique
Qui étaient tes idoles de jeunesse ? Tu avais des posters dans ta chambre ?
Ohlala, je ne sais pas si je vais avoir l'honnêteté de révéler les artistes qu'il y avait sur les murs de ma chambre ! (Rires) Ce qu'il faut savoir, c'est que j'ai grandi avec mon temps et avec la maturité, je me suis tournée vers le passé. J'étais très très fan d'Amy Winehouse, de Duffy qui a malheureusement arrêté la musique. Quand Lady Gaga est arrivée, ça a été une révolution visuelle, artistique, avec un côté très acoustique mais aussi clubbing, très dark pop, qui m'attirait. La pop permettait au visuel d'être beaucoup plus excentrique mais le piano permettait à la voix d'être beaucoup plus nuancée. J'étais fascinée par ces personnages-là. Evidemment, j'ai beaucoup écouté les artistes de ma maman, que ce soit Chris Isaak, Sade, Gloria Estefan... Sade, on dirait une sirène, c'est une des seules artistes que je n'arriverais jamais à décrire tellement elle est iconique ! Par la suite j'ai découvert Madonna, Cher... mais aussi des artistes beaucoup plus "hétéros" comme Nickelback, Linkin Park. Ce sont des groupes que j'écoutais énormément ! J'étais un peu émo sur les bords quand j'étais plus jeune. (Rires) J'ai même eu ma période... (Elle s'interrompt) Ah, c'est dur à dire ! J'ai eu ma période Tokio Hotel à un moment...

Bill Kaulitz avait une aura très drag, pour le coup !
Exactement ! Il y avait ce chanteur d'à peu près mon âge qui arrivait à se déguiser et était célébré pour ça, ce côté acoustique parce que c'était un groupe de rock, cette liberté et ce doigt d'honneur à la société qui m'intriguait... Voilà. Je pense que ça répond à la question sur les posters. (Sourire)

J'ai beaucoup de mal avec le silence
On ne juge pas, promis ! En fait la musique, c'était comme un refuge pour toi ?
Tout à fait. J'étais un enfant assez introverti au début. J'ai toujours eu besoin de la musique pour me faire faire les choses. Par exemple, si je devais faire une dissertation de philo, j'écoutais du Thomas Newman et du piano pendant des heures et des heures. Si je devais me préparer, c'était du Lady Gaga pour m'apporter cette confiance en moi. La musique me permettait d'entrer dans l'univers que je devais être, c'était un moteur pour avancer et même panser des blessures. Quand je me maquille, quand je marche, il y a toujours de la musique autour de moi. Elle m'aide à me reconnecter avec le passé, à aller vers le futur et à rester dans le présent. J'ai beaucoup de mal avec le silence. C'est pour ça que je parle beaucoup !

J'ai noté une phrase que tu as dite : "C'est en découvrant Nicky que j'ai fait de la place à Karl". Karl, il occupe quelle place dans le projet musical de Nicky Doll ?
Karl c'est le songwriter, c'est celui qui va en studio pendant des heures et des heures avec les équipes. C'est l'artiste qui n'a pas réussi à faire de la musique et qui, maintenant, s'en est remis à Nicky pour porter le projet. Karl et Nicky sont évidemment la même personne mais disons que Nicky est l'avatar qui permet à Karl de s'éclater. C'est aussi une tenue de superhéroïne qui lui permet de faire ce qu'il veut sur scène, sans pour autant avoir à affronter le regard du public. Quand je suis simplement Karl, il est plus pesant alors que quand je suis Nicky, tu peux me regarder comme tu veux, j'ai une couche de maquillage qui me protège ! Être une drag queen te permet vraiment de pousser ta créativité au maximum. Pour moi, je suis autant drag qu'une Cher, qu'une Kylie, qu'une Madonna, qu'un Elvis Presley... Toutes ces personnes-là se sont créé un alter ego pour pouvoir dissocier leur vie personnelle de leur vie de scène, et pour décupler leur confiance en eux.

Le drag bouscule tous les codes
L'arrivée de ''Drag Race France'' à la télévision l'an dernier a complètement redistribué les cartes pour cet art. Quand as-tu pris conscience du phénomène qui était en train de se produire ?
Déjà pour moi, la découverte du drag a bousculé tous les codes. Tout était permis dans les soirées Club Sandwich ou Flash Cocotte que j'ai fréquentées à Paris en 2009. Il y avait toujours un thème précis qui poussait le public à se lancer des défis, et de là sont nés des clubs kids, des drag kings, des drag queens, des créatures de mode, des êtres fantastiques... J'ai découvert "Drag Race" à une époque où ce n'était même pas diffusée à la télévision. Personne ne connaissait ici. Je regardais sur iTunes en achetant les épisodes... sans me douter qu'un jour, j'y participerais aussi, dans la saison 12 américaine ! C'est vraiment en sortant de l'émission que je me suis rendue compte de son impact sur les carrières des queens. Ma vie a changé du tout au tout. Ce que j'aime dans "Drag Race, c'est qu'il permet aux gens de voir le drag pour ce qu'il est. Ce n'est pas un vice sexuel, du travestissement parce qu'on aime les robes de nos mamans. C'est un art, un art plus complexe que d'autres encore et ce n'est pas moi qui le dit, c'est Juliette Armanet, Christine and the Queens, tous ces artistes qui sont venus nous voir dans l'émission. Les candidates ne doivent pas juste savoir faire de la cuisine comme dans "Le meilleur pâtissier", elles doivent savoir coudre, se coiffer, se maquiller, apprendre une chorégraphie, chanter, faire de la comédie, de l'improvisation, défiler sur un podium... et il faut être bonne à tout pour arriver jusqu'à la fin ! J'étais impatiente de ramener ça dans mon pays et je suis fière que "Drag Race France" puisse permettre de repositionner le drag là où il mérite d'être. Ça ouvre pour la scène des portes qui sont infinies parce que tout le monde a désormais envie de voir ça en live.




On reste des artistes underground
Tu as profité de l'écho médiatique de l'émission pour lancer ton premier single ''Attention'', que tu as chanté durant la tournée. Quel bilan tu tires de cette première expérience ?
Sortir un single et aller en tournée pour le chanter dans toute la France, entendre le public reprendre les paroles, c'était hyper thérapeutique pour moi. Maintenant, qu'on remplisse des Casino de Paris ou les Folies Bergère, on reste des artistes underground. Je reste une artiste indépendante, qui n'est pas signée en label pour l'instant. Je n'ai pas ce push des grosses machines derrière mais à mon échelle, en tout cas, je suis fière du parcours de la chanson et des réactions des gens. Je suis contente de pouvoir utiliser cette plateforme là pour m'éclater sur scène sur mes morceaux plutôt que des lipsyncs. Tu l'incarnes d'autant plus ! Maintenant, ma carrière dans la musique ne fait que débuter et j'ai encore plein de choses à faire... (Sourire)

Tu écris et composes tout toi-même ?
Je co-écris, oui ! J'ai toujours une recette très détaillée de ce que je veux et la personne qui compose fait son travail, apporte sa touche. On échange ensuite non-stop pour pouvoir arriver à un produit final. On ne m'envoie jamais une démo sur laquelle je me contente de poser mes voix dessus. Je suis trop control freak pour ça. (Rires) Et "Fashion Freak" ! Je m'implique sur toutes les étapes de création. Je garde un oeil sur la musique, dans la production, l'aspect visuel, je m'investis sur tous les clips... Autant artistiquement que financièrement, d'ailleurs ! (Rires) Tout ce que tu vois provient directement de mon cerveau. Que ça plaise ou pas, au moins, je ne peux m'en prendre qu'à moi-même.

L'essence de Nicky Doll, ce sont les méchantes de dessins animés
Tu viens de sortir le clip de "Fashion Freak", réalisé par Dylan Perlot. Quel était le moodboard ?
Déjà ce qu'il faut savoir, c'est que j'ai écrit "Fashion Freak" bien avant "Attention". Cette chanson a trois ans et demi, j'ai mis très longtemps à trouver la bonne version alors que pour "Attention", tout s'était fait en une après-midi. "Fashion Freak" est donc le vrai premier-né ! Quand on a fait le clip, je voulais vraiment toucher à toutes ces références un peu dark. On a eu une approche très mode dans la réalisation : chaque pose, chaque plan, pourrait être tiré d'un photoshoot édito, avec comme modèles Nick Knight ou Steven Klein. J'ai aussi voulu un aspect très "American Horror Story", me présenter comme une créature très sensuelle et dangereuse. Et puis il y a des clins d'oeil aux jeux vidéos. Dans les paroles de "Fashion Freak", je fais référence aux monstres que tu invoques dans "Final Fantasy" avec ces « Summon me, summon me, I'm your Muse » L'essence de Nicky Doll, c'est d'ailleurs toutes les méchantes de dessins animés et de jeux vidéos comme "Street Fighters", "Kingdom Hearts" ou "Sailor Moon". Elles sont beaucoup mieux fringuées que les princesses, de toute façon ! C'est pour ça qu'il y a un côté un peu secte dans la mise en scène de ma performance sur la tournée "Drag Race France Live" : je suis comme une divinité que l'on invoque... Dans le clip, je me présente comme une alien capturée par ces humanoïdes en latex et au fur et à mesure, ils me transforment en fashion queen : on m'habille, on me maquillage et on me pose la couronne qui me fait devenir une reine machiavélique.




Quelle est la suite pour Nicky Doll, niveau musique ?
Je travaille sur un projet. Etant donné que je n'ai pas de deadline précise et de label derrière moi pour l'instant, je le fais quand j'en ai envie et bien, plutôt que de me précipiter. Je voudrais fabriquer un EP avec une expérience de ce qu'est Nicky Doll, et pas juste un EP dark-pop, un EP disco... Ça va être un EP qui touche à toutes les choses qui m'animent. Et, je te le dis en exclu, j'aimerais beaucoup sortir un autre EP qui s'appellera "Cover girl" et contiendra des reprises. L'an dernier sur la tournée, j'interprétais "Toxic" pour l'intro du spectacle, cette année je fais "Don't Cha" des Pussycat Dolls en version un peu swing, un peu crooner. J'ai plein de chansons dans mon répertoire que j'ai déjà revisitées, et que j'aimerais ressortir pour apporter cette touche acoustique à ma carrière musicale.

J'adorerais sortir un album et proposer une expérience
Tu es une international queen mais est-ce que sortir des titres en français, ça pourrait t'intéresser ?
Pour être parfaitement honnête et transparente avec toi, j'avais beaucoup de mal à écrire en français et à chanter en français. En étant francophone, ça me connectait trop aux mots et je perdais ce côté performatif. Je perdais cette liberté parce que je me disais : "C'est trop cheesy, ça ne va pas". Pourtant, je suis quelqu'un qui écrit beaucoup de poésie, j'ai fait beaucoup de slam. Pour moi le français, ça a toujours été une langue qui se lit, qui s'écrit, qui se récite. Je ne dis pas que ça ne se chante pas, mais je n'ai jamais pensé que je pouvais moi incarner la langue française dans le chant. Edith Piaf, Charles Aznavour, Zazie... Ce sont des artistes qui chantent le français avec tellement de beauté ! Cependant... On m'a fortement conseillé de faire des versions françaises de mes chansons et je suis allée en studio avec des personnes qui ont l'habitude d'écrire en français. Il y a donc des versions françaises de "Fashion Freak" et "Attention" qui existent quelque part, dans un disque dur, et qui sortiront peut-être éventuellement...

Sur ton premier album alors !
J'adorerais sortir un album... Mais je le sortirais le jour où j'aurais une grosse équipe musicale derrière moi qui va vraiment m'écouter. On se posera sur un table et j'étalerai toutes mes idées pour qu'on puisse créer un projet qui montrera tout de mon art. J'ai du mal à sortir les choses si c'est bâclé. Tout ce que je sors, j'ai envie de croire que j'ai réussi à proposer la version finale de ce que je voulais. Si je dois publier un album, ce sera une expérience dark-pop, clubbing et nocturnale avec des touches de jazz. Il faut qu'il y ait cet aspect performatif et mode. Là, tu me vois porter du rose parce qu'on est aux Folies Bergère et c'est du cabaret chic, mais ce n'est pas DU TOUT ma couleur de prédilection. (Rires) Moi je suis plutôt latex et cuir !

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