Victorien en interview : "Quand tu es dans les trois derniers, tu te demandes si c'est là ta place"
Victorien vient de sortir son premier album "Il faudrait le dire". En interview sur Purecharts, l'ancien élève de la "Star Academy" se confie avec une rare franchise sur la pression des chiffres, ses chansons intimes et le moment où il a voulu tout arrêter.

Simon Morcel
Propos recueillis par Théau Berthelot.

Ce premier album sort tout juste un an après ton EP "Me voilà". Ce temps d'attente était nécessaire ?
Oui, c'est hyper important parce que mine de rien, l'EP est arrivé très vite. Il y a eu beaucoup de séances en studio, mais je n'avais pas envie de tourner en rond et de faire un album juste pour en faire un. À la base, on s'était fixés une sortie en avril et arrivé en février, on s'est dit que c'était une mauvaise idée. On a pris le temps, on a repoussé les dates de tournée, on a pris le temps de faire un beau projet... C'était la meilleure option parce que sinon, on aurait fait des chansons qui racontent la même chose que celles d'avant, et ce n'était pas du tout le but. Il fallait vivre des choses, raconter de nouvelles choses et oui, cette année était hyper importante.

Impossible d'évoquer cet album sans parler du message dans lequel tu dis avoir voulu tout arrêter. C'est un choix assez fort de révéler ça !
À la base, je voulais juste annoncer l'album mais je me suis dit qu'il fallait que je raconte ce qu'il s'est passé avant de le terminer. Les réseaux sociaux c'est cool, c'est un super moyen de communication et de promotion mais, comme je le dis, on montre que ce qu'on a envie de montrer. Pour beaucoup de gens, la vie est trop cool quand on fait de la musique. Ce n'était pas une intention de m'apitoyer sur mon sort, je voulais juste le montrer et dire qu'on n'est pas toujours confiant dans ce qu'on fait. Il y a des moments où on est "down", où on passe des nuits blanches parce qu'il y a un milliard de questions qui nous traversent la tête. Il y a des moments où je me suis dit : est-ce que me faire du mal à ce point-là, pour la musique, ça vaut le coup ? Pour le coup, c'est 90% du temps où ce ne sont que des questions pour ces 10% sur scène, ces moments avec le public ou à sortir des chansons.

Et ça vaut le coup ?
Oui, parce que ces 10% sont tellement plus importants que tout le reste ! Il n'y a pas moyen d'arrêter. Mais c'est vrai que ce sont des questions qu'on se pose, notamment sur les chiffres, parce qu'aujourd'hui c'est hyper important, et on fait avec... J'en parlais avec Achile, un de mes co-compositeurs qui a lui aussi son projet, on se demandait pourquoi on faisait ça. C'est parce qu'on est toujours à une chanson, et c'est celle-ci qui nous tient. C'est cette chanson qui va marcher et qui nous tient de faire de la musique notre métier et de pas juste faire de la musique pour nous dans notre chambre. J'avais envie, dans cette annonce d'album, d'expliquer comment tout s'est passé.

Je continuerai à faire de la musique jusqu'à mon dernier stream
"Les chiffres n'étaient pas ceux que j'avais envie de voir" dis-tu dans ce message. Tu as ressenti une pression ?
Notre saison a beaucoup démocratisé les chiffres vus par le public. Les gens regardent maintenant les crédits. Même ma mère commence à me parler d'auteurs qui n'ont pas de projets d'artistes ! Avec notre promo de la "Star Academy", les gens se sont vraiment intéressés aux backstages de l'industrie musicale. Nous, on voit les récap' de nos statistiques tous les jours, malgré nous. Tous les jours, ça tombe sous nos yeux. Moi, j'essaie de les masquer, de les bloquer, mais ça tombe malgré moi. Et forcément, quand sur une liste de 15 artistes tu es dans les trois derniers, tu te demandes : est-ce que c'est là ma place ? Est-ce que je le fais en vain ? Ce sont des questions normales et j'ai une équipe qui me rassure beaucoup. Mine de rien, j'ai des salles de concert qui se remplissent : la finalité est là, ce sont juste des profils différents. Mais oui, les chiffres c'est flippant, c'est angoissant.

Dans la chanson "Me voilà", tu disais avoir "peur de l'échec". C'est toujours le cas aujourd'hui ?
Je pense que c'est toujours là mais je l'accepte. Avant, il y avait plein de trucs où, juste par peur de l'échec, je n'essayais même pas parce que je me disais : "Si tu rates t'es nul donc essaie pas et au moins tu sauras pas que t'es nul". Et maintenant j'essaie. Au pire, ça marche pas. Évidemment, ça reste une question qui est là. Mais maintenant j'arrive à relativiser quand même là-dessus.

Se faire du mal pour la musique, est-ce que ça vaut le coup ?
Tu n'es pas le seul à t'être posé des questions : Maïa a notamment repris ses études et se dit incertaine quant à son avenir dans la musique. L'après Star Ac n'est pas rose pour tout le monde ?
De manière globale, la musique, ce n'est pas que la gloire et les paillettes mais aussi beaucoup de travail. C'est vrai qu'à des moments, j'ai pu ressentir ce truc de me dire : "Ok, ça ne marche plus, on est sur la fin". Mais je me rends compte que j'ai tellement envie de la musique que je vais continuer à en faire jusqu'au dernier stream, jusqu'à ce que, potentiellement, ça explose ou ça s'arrête. Même si ça s'arrête un jour, je continuerai parce que c'est ancré en moi. Il y a des choses qui sont là. Oui, Maïa reprend ses études mais elle n'arrête pas, elle dit qu'il faut une porte de secours. De toute façon, la musique, si on veut en faire, il y a un million de moyens d'en vivre. Ce ne sera pas forcément sur des gros concerts en tête d'affiche. On ne s'en rend pas trop compte jusqu'à ce qu'on y soit, mais il y a tellement de gens qui vivent de la musique sans être d'énormes stars ! Il y a plein de moyens. On a un super statut en France qui s'appelle l'intermittence, et ça sauve la vie culturelle en France. Donc, quoi qu'il arrive, je vais continuer.

Quel a été le déclic qui t'a donné envie de continuer ?
D'écrire des chansons. Le moment où j'écris une chanson, je me sens bien. Tellement bien que ça compense tout le reste. À partir de ce moment-là, il n'y a pas de raison d'arrêter. C'est juste pas possible.

Justement, sur la première chanson "Il faudra", il y a, au contraire, cette idée d'aller de l'avant. Tu y chantes notamment : "Il faudra se mentir pour se protéger (...) Il faudra se planter"
C'est ça ! À la base, "Il faudra" c'est une liste de toutes les choses qu'on doit faire dans la vie, même si on n'a pas forcément envie de les faire. En l'écrivant, il y a un moment où je me suis dit qu'il fallait continuer quoiqu'il arrive. C'est pour ça que l'album s'appelle comme ça, parce que je trouve qu'il représente assez bien toutes ces chansons et la situation que je vis actuellement. Ce "quoi qu'il arrive, avance, continue et ça va finir par payer".

Je me suis demandé si ça valait le coup de continuer
On sent sur ce premier album une certaine solitude. Elle est due à quoi ?
De manière globale, je suis assez solitaire dans ma vie, j'adore être entouré, passer du temps avec mes amis, mais au bout de quelques heures, j'ai vite ce besoin de me retrouver seul avec moi-même, parce que j'ai l'impression que mes batteries sociales sont complètement pleines très rapidement. Ce n'était pas un souhait d'exprimer ce sentiment de solitude dans les chansons, mais je pense que ça existe malgré tout et c'est quelque chose qui fait partie de ma personnalité, ça se retrouve dans la manière d'écrire. Ça crée aussi une ADN au projet, et ça fait que ce ne sont pas les chansons de quelqu'un d'autre.

Il y a aussi une certaine peur, une certaine incertitude sur des morceaux comme "Les angles morts" ou "Au début"... Une peur de quoi ?
J'ai très peur du temps qui passe devant moi sans que j'en profite. Du coup, il y a beaucoup de chansons dans cet album qui parlent de cette temporalité. La plupart de l'album est tourné autour de ça. Il y a beaucoup d'anecdotes du passé, de peur, du futur... Je pense que j'ai peur de rater des moments et d'oublier ceux que j'ai déjà vécus. Du coup, de les écrire, ça me permet de les faire durer, et d'écrire mes peurs ça me permet de les accepter un peu plus, de mettre des mots dessus. C'est un peu comme une thérapie en fait, c'est un peu ma séance de psy à moi. D'écrire une chanson ça me permet de mettre des mots sur tout ce qui se passe dans ma tête. Des fois, c'est pas forcément facile de le dire à quelqu'un. J'ai beaucoup de mal à parler, et l'écrire ça me sauve un peu à des moments.

Beaucoup de gens vivent de la musique sans être des stars
La famille tient une place importante dans l'album, que ce soit à travers les figures de ton père et ton grand-père, évoquées dans au moins trois chansons. Pour toi, c'était important d'en parler ?
Déjà, mon grand-père, c'est un peu grâce à lui que j'aime et que je fais de la musique parce que tout a commencé, comme beaucoup de gens, quand j'étais petit dans la voiture. Ce sont des CDs en boucle qui m'ont marqué, des Brel, des Brassens... Malheureusement, je l'ai perdu il y a quelques années, un peu avant la "Star Ac", et j'ai un peu fait un déni de tout ça. Deux ans après, je me suis dit : "En fait, c'est arrivé, donc mets des mots dessus". Et ça a donné la chanson "Chez mon grand-père". Quant à mon père, c'est la personne que j'aime le plus sur cette terre, mais on a eu une relation très compliquée pendant plus de vingt ans. À un moment, je voulais écrire une chanson pour tout lui balancer en mode "t'as fait ça", et au moment de l'écrire, ça ne voulait pas sortir. Je me suis dit que c'était peut-être le moment de changer et de passer sur une chanson sur laquelle on fait la paix et on se dit des trucs cool. Parler de ma famille, je trouve ça hyper important parce que ce sont eux qui m'entourent au quotidien et ce sont eux qui font qui je suis. J'ai tellement de souvenirs avec eux que je ne pouvais pas faire un album qui parle de ma vie sans parler d'eux.

La musique, c'est une façon d'apaiser les choses ?
Complètement ! De l'écrire, ça a un côté thérapeutique et de le chanter... Sur scène surtout ! Quand j'ai chanté la chanson dédiée à mon père sur scène, je ne regardais plus personne, je le regardais droit dans les yeux et j'avais l'impression qu'on était dans le salon et on s'est tous les deux effondrés au milieu de la chanson. Ce sont des moments où tu sens qu'il y a quelque chose qui se passe et où le truc est sorti.

Les gens regardent beaucoup plus les crédits
La mort rode dans l'album, celle de ton grand-père et de la première femme de ton père. Pourquoi avoir voulu en parler ?
Je n'ai rien à cacher sur ma vie et je pense qu'on peut faire des chansons sur tout, tant qu'on le tourne bien et si on raconte vraiment la vérité. Ça m'a permis de passer du déni à l'acceptation, comme les sept étapes du deuil. Moi, je suis passé de la première à la dernière d'un coup grâce à la chanson, sans passer par toutes les étapes du milieu, et ça m'a fait vraiment du bien.

Aujourd'hui, les gens sont vraiment là pour la musique
Sortir ce premier album te convainc-t-il finalement de poursuivre dans cette voie ?
Bien sûr, mais même avant cela, j'avais ce souhait de continuer quoi qu'il arrive. Mais c'est vrai que maintenant qu'il est annoncé, il n'y a plus le choix. Maintenant, il faut y aller, parce que sinon, je vais me faire embrouiller par le label. (Sourire) Je n'ai absolument pas envie d'arrêter. En fait, ce n'est même pas un sujet. Je n'y pense pas. Je n'y pense plus en tout cas. Les deux années qui se sont écoulées ont été tellement des montagnes russes, où il se passe un milliard de choses dans tous les sens, que les questions vont avec. Maintenant, on commence à avoir un projet un peu plus pérenne. Petit ou grand, peu importe, l'important c'est un projet qui peut durer dans le temps parce que les gens qui sont là le sont vraiment pour la musique. Alors qu'au début, ça faisait des vagues, ça monte et ça descend. On commence à lisser cela.

D'où la chanson "J'veux pas repartir" où tu évoques ton amour de la scène...
Cette chanson est née durant mon séminaire l'année dernière. Je me suis dit qu'il manquait un ego trip dans ce projet. On est gentil depuis un moment mais là, il faut dire ce que je pense avec une prod qui tabasse un peu. Elle veut tout dire cette chanson, "c'est maintenant, je vais le faire, laissez-moi me planter, je le ferai quand même et ça va marcher".

Ces chansons sont un peu comme une séance de psy
Tout à l'heure, tu parlais de faire partie de cette saison où tout le monde a commencé à scruter les crédits des chansons. Justement, tu as signé des titres pour d'autres élèves comme Emma, Noah ou Margot. Pour quel artiste rêverais-tu d'écrire ?
Je suis encore au début de ma carrière d'auteur pour écrire avec d'autres sur d'autres projets. En fait, ceux pour qui je veux écrire écrivent tellement mieux que moi. Je suis tellement à des années lumière de leur niveau. Mais oui si on parle de collab, ce serait peut-être même plus dans le sens inverse. Des artistes comme Raphaël ou Ben Mazué, même bosser avec eux sur mes chansons, ce serait un rêve. Mais je suis tellement trop loin que je ne me pose même pas trop la question. Je me dis si quelqu'un m'appelle et qu'il est sensible à ce que je fais, avec grand plaisir. Pour l'instant, je ne me sens pas encore tout à fait légitime à aller démarcher des artistes. Peut-être qu'un jour ça arrivera. Pour l'instant je reste assez concentré sur le mien et si on m'appelle sur d'autres, j'y vais, mais doucement, avec plaisir.

Par Théau BERTHELOT | Journaliste
Passionné par la musique autant que le cinéma, la littérature et le journalisme, il est incollable sur la scène rock indépendante et se prend de passion pour les dessous de l'industrie musicale et de l'organisation des concerts et festivals, où vous ne manquerez pas de le croiser.
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