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dimanche 05 mars 2023 12:44

Lynda Lemay en interview : "Je fais des chansons pour briser les silences"

Par Julien GONCALVES | Rédacteur en chef
Enfant des années 80 et ex-collectionneur de CD 2 titres, il se passionne très tôt pour la musique, notamment la pop anglaise et la chanson française dont il est devenu un expert.
Alors que viennent de sortir "Il n'y a qu'un pas" et "Entre la flamme et la suie", sixième et septième album d'un projet qui en contiendra onze au total, Lynda Lemay se confie à Purecharts. L'artiste se livre sur ce projet fou, le décès de son père, la pression, son admiration pour Charles Aznavour, comment elle écrit sur des thèmes délicats ou encore ses projets. Interview !
Crédits photo : Sébastien Saint Jean
Propos recueillis par Julien Gonçalves.

Vous vous êtes lancée le pari de sortir 11 albums en 1111 jours. Est-ce que ce n'est pas un peu fou ?
C'est ce que les gens me prédisaient. On me regardait avec beaucoup de doutes dans les yeux. (Rires) Je n'étais pas vraiment crédible quand j'ai parlé de ce super projet à tous les gens du milieu que je rencontrais. Mais je crois qu'on commence maintenant à me prendre au sérieux parce que je suis rendue au sixième, septième, et le huitième est terminé. Je me concentre maintenant sur les neuf, dix et onze. Je vais pouvoir me pencher là-dessus. Je sens que je commence à avoir un peu plus de crédibilité. Mais je dois être honnête : si quelqu'un m'avait parlé de ce projet, j'aurais répondu : "Ah mais oui vraiment ?!". (Elle grimace) Je ne me serais pas emballée tout de suite...

« Je me suis retirée par fatigue, j'étais en dépression »
Les artistes disent souvent qu'ils ont besoin de temps pour créer. Vous allez à l'encontre de tout ça !
C'est une décision qui a suivi une période de ma vie particulière où j'avais dû arrêter et m'absenter de la scène. On a ensuite vécu le confinement donc ça a été encore plus long comme absence. Avec cette période-là, où je me suis retirée par fatigue, parce que j'étais perdue dans ma tête et en dépression, une remise en question a été nécessaire. C'est le plus cadeau que j'ai pu me faire, et à ma famille aussi. Après ça, j'ai eu faim de création !

Oui c'est ce que j'ai noté, on sent comme une boulimie...
J'ai perdu mon papa, ça a été bouleversant dans ma vie. Mais j'ai appris beaucoup en l'accompagnant jusqu'à son dernier souffle. On a écrit ensemble aussi, ce qu'on n'avait jamais fait auparavant. Il me lançait des rimes, je les entrais dans mes chansons. Ces chansons-là sont les premières que j'ai enregistrées, mais je ne savais pas encore que ça allait deviendrait ce projet "Il était onze fois". La veille de son départ, on s'est fait un souper, il était encore conscient, j'étais assise à ma place, là où j'ai grandi. C'étaient de très beaux moments même si c'était très difficile. Je lui ai dit que ce serait bien que tout ça devienne un opéra. Il y avait une chanson, où j'avais placé toutes ses rimes, que je voulais terminer. C'était comme un discours de mon papa à ma maman, mais qui ne savait plus trop dire car il n'avait plus d'oxygène... Ma soeur Diane ne savait pas si c'était correct de faire ça... Je me disais que je l'ai toujours fait pour les autres alors pourquoi je ne le ferais pas pour ma propre famille ? Finalement, je lui ai chanté la veille de son départ. Ça a été des moments exceptionnels qui m'ont fait apprendre beaucoup sur la vie. (Emue, elle prend un temps de pause) Je me suis dit que j'avais une promesse à tenir.

« J'étais consciente que la vie peut basculer »
Ça a été un déclic ?
J'avais envie de faire quelque chose de grand, j'avais envie d'être bavarde, et de faire tout de suite ce que je peux faire maintenant, parce que je suis capable de le faire, j'ai encore la santé. J'étais consciente que la vie peut basculer à tout moment. Mon père était en pleine forme et d'un coup, c'est un cancer qui l'a emporté très très rapidement. C'est pour toutes ces raisons-là que j'ai décidé de faire tout ça. Habituellement, je n'aurais pas fait d'album d'amour pour la Saint Valentin par exemple, mais elles existaient. Là, j'avais la possibilité de mettre ça aussi en avant pour emmener les gens dans ma création, avec toutes ces teintes.

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Mais ce projet vous impose forcément un rythme, un rendement. Ça vous a mis une pression ?
Oui mais non parce que je ne voulais pas de pression. Je voulais garder du plaisir ! Mais en mettant le 1111 jours entre le premier et le dernier, ça en met une quand même. Mais ça m'a plus stimulée qu'autre chose ! Je me suis rendue compte que d'apprendre à être productrice d'album, avec ma petite compagnie, ce n'était pas rien. Je ne l'avais jamais fait ! Avec Warner Music, notre contrat était arrivé à terme, et quand j'ai proposé mon projet de 11 albums, ils ont passé leur tour. (Rires) Mais finalement, si quelqu'un d'autre l'avait produit, ça m'aurait peut-être mis la pression, j'aurais pas aimé ça. Le produire moi-même, ça coûte cher, mais je décide de prendre ce risque-là. C'est de l'investissement, mais je me dis que sur le long terme, les chansons vont peut-être voyager. Les succès que j'ai connus dans ma vie, ça a toujours été sur le long terme, donc je ne m'attends jamais à un succès instantané.

« Si l'émotion passe, c'est le plus important »
Depuis vos débuts, vous êtes acclamée pour vos textes ciselés, qu'ils soient drôles ou touchants. En partant sur un projet de onze albums, vous n'avez pas eu peur du "vite fait, mal fait" ?
Non parce que je n'ai jamais forcé l'inspiration. Je savais que quand je sortais le premier album, tout était déjà écrit derrière. Normalement ! Sauf qu'on n'arrête pas une fille comme moi d'écrire ! (Rires) Il y a beaucoup de chansons qui sont nées après, donc la production a continué après. Normalement, j'aurais pu être assez tranquille, mais non ! J'ai peaufiné, et après les arrangements, et puis telle chanson finalement je me suis fatiguée de l'entendre, une nouvelle arrive... Je me suis laissée toutes les libertés. Ça m'a enlevé de la pression mais ça m'en a mis aussi quelque part, car c'est un peu en dernière minute. Par exemple, "L'éternel embouteillage" sur le nouvel album est née dans l'avion juste avant la livraison des masters. On l'a enregistrée comme elle est née, on l'a mise pour ouvrir l'album, et c'était comme ça. J'aime la spontanéité ! Ce n'est peut-être pas la perfection à chaque fois, mais ce n'est pas de moins bonne qualité, je travaille avec d'excellents musiciens et techniciens. Je me dis que si l'émotion passe, c'est le plus important.

Justement, la chanson "L'éternel embouteillage" vous a été inspirée par Charles Aznavour. Il a été important dans votre parcours...
Tellement !

C'était évident de lui écrire cette chanson ?
En fait, ce n'était pas nécessairement voulu. Elle est née dans l'avion parce que ce dernier regard qu'il m'a lancé m'a habité depuis toutes ces années. C'était après son spectacle au Centre Bell à Montréal. C'est la dernière fois que je l'ai vu. Il m'attendait après le spectacle parce qu'il voulait avoir mon avis sur une nouvelle chanson qu'il avait chantée sur scène. Il était comme un petit garçon. Il voulait mon avis à moi ! C'était le monde à l'envers. J'ai été très touchée. Les yeux ancrés dans les miens, il m'a dit : "Tu sais, tous les premiers amis que j'ai eu au Québec, ils sont tous partis". J'ai senti cette espèce de solitude et de tristesse. Ça m'a habité jusqu'à ce moment-là dans l'avion où j'ai traduit ce que ce regard-là m'avait transmis. La chanson est belle... Et même moi, plus ça va, j'ai bientôt 57 ans, et déjà ça commence à tomber comme des mouches. Déjà, je perds des gens qui étaient très proches de moi. Je pensais que j'étais épargnée par la vie... Et puis ça se met à arriver, la maladie, tel ami, telle personne, tel musicien, le cancer... C'est bouleversant. On n'a jamais fini d'apprendre et de s'adapter à la nouvelle période de vie qu'on traverse.




Vu qu'il a tant compté pour vous, vous pourriez faire un album de reprises de Charles Aznavour ?
Oui j'y ai pensé ! Tu as lu dans mes pensées ! Mais je ne sais pas si je serais capable parce qu'il avait une voix très puissante qui couvrait un registre vocal que je n'ai pas. Il faudrait que j'adapte mais je me sentirais sans doute mal à l'aise d'adapter ce qui a été si bien fait par Charles. Mais, en même temps, il aimait ça qu'on reprenne ses chansons et qu'on les transforme pour que ça convienne à l'artiste. Je suis sûre qu'il ne m'en voudrait pas si un jour j'osais essayer... Je pourrais trouver les titres qui vont bien avec ma voix. "Trousse-chemise", je l'avais déjà chantée et il avait adoré ma version. En choisissant bien les titres, j'arriverais peut-être à lui rendre un hommage très humble.

« Je ne me sens loin d'aucune réalité »
J'ai beaucoup aimé votre album "Il n'y a qu'un pas", où vous traitez de sujets forts comme l'égalité homme-femme, la fin de vie, l'insécurité financière, le fait de ne pas vouloir d'enfant, les violences conjugales... Comment vous faites pour trouver les mots justes sur des situations parfois très loin de vous ? Est-ce que parfois vous doutez ?
J'essaie de ne pas avoir de doute. Je n'avance pas dans la peur. Je me fais confiance et je fais confiance à la vie en général. Je ne me sens loin d'aucune réalité. Souvent, c'est la peur qui va me faire écrire. Ça arrive à d'autres personnes mais ça peut m'arriver à moi ou à mes proches. Comment je réagirais ? Ce sont tout le temps mes propres émotions, c'est très personnel, même si je ne l'ai parfois pas réellement vécu. Mais c'est comme ça que je réagirais si ça m'arrivait. Alors, ça reste vrai, c'est ma vérité à moi, une réaction possible. C'est un peu comme ça que j'écris.

Oui mais certains sujets, comme les violences conjugales, sont très délicats. Il faut arriver à trouver les mots justes pour ne pas être mal compris...
Alors celle-ci, ce n'est pas mon texte, c'est celui de Janette Bertrand que j'ai adapté. C'est son discours à elle, et si j'ai ajouté ce qui suit après, c'est mon regard par rapport à comment je le percevais. Sur ce texte, elle est dans l'espoir, dans le fait de communiquer qui peut soigner. Même si elle sait que ça ne fait pas tout et qu'à un moment donné, "parle moi" ce n'est pas suffisant, et c'est plutôt "parle toi", comme on l'a mis. Et dans beaucoup de cas, il faut que la femme parte en courant, il n'y a plus de discussion à avoir. Mais il y a une discussion de société à avoir pour améliorer les choses. C'est dans l'éducation qu'on va pouvoir changer les choses. Condamner c'est facile mais comment on soigne ? Mais oui quand ce n'est pas mon texte, là je me pose des questions, je veux être sûre qu'on comprenne bien, mais je me dis aussi que je peux le défendre par la suite. C'est un sujet délicat les violences conjugales. Mais quand j'écris des chansons, il faut comprendre que ça décrit une situation. Comme quand je parle d'avortement, c'est pareil, c'est une situation, dans le cadre d'une vie. Il peut y avoir plein d'autres histoires. Il faut être très conscient de ça...

« La meilleure façon pour moi de comprendre, c'était d'écrire »
Je suis venu vous voir à l'Olympia en fin d'année dernière. J'ai notamment été bluffé par "Mon drame", une chanson sur la transidentité. J'ai aussi touché par le fait que vous la chantiez devant des jeunes mais aussi des moins jeunes. Vous pensez au fait que vous pouvez aider à faire changer les mentalités parfois ?
Non je n'y pense pas. Ce que je fais c'est me plonger dans la tête ou dans le corps de la personne que j'incarne. La transidentité, je voulais écrire dessus, et je l'ai fait d'ailleurs très tôt dans ma carrière sauf que la chanson n'est jamais sortie. Ça s'appelait "La femme en premier". Je la faisais dans mes premiers spectacles il y a trente ans car j'avais rencontré quelqu'un qui disait se sentir femme alors que je l'avais connu dans un corps d'homme. Je n'étais pas ouverte à ça du tout à l'époque, mais c'était important pour moi de comprendre. Et la meilleure façon pour moi de comprendre, c'était d'écrire sur ce que je ressentais en me mettant dans sa peau. Des années plus tard, cette chanson-là est née. D'ailleurs, ma trompettiste je l'ai connue dans un corps de garçon, et elle a participé à la première version, et à plein de chansons du projet. Tout ce qui reste dans le silence, j'ai comme réflexe d'en faire des chansons pour briser ces silences.




C'est toujours évident ? Parce que parfois vous vous mettez dans la peau d'une personne coupable, indéfendable...
Je n'essaie jamais d'être le jugement, je me fais toujours l'avocat du diable peu importe le sujet que j'aborde. J'essaie de démontrer par mes mots, mon humble poésie, l'humanité. On est tous des humains.

Vous allez donner votre 63ème concert à l'Olympia le 18 décembre 2023...
Oui pour clore le projet ! Ça va être fou !

Comment vous expliquez cette fidélité du public français ?
Je travaille fort pour surprendre le public, et aussi à me surprendre d'abord. Si je me contentais de ce que j'ai déjà fait, que je revenais qu'avec des chansons souvenirs, que j'essayais pas de me surprendre, on s'ennuierait. Je ne peux pas chanter à chaque fois "Les souliers verts"...

Ah oui j'ai senti sur scène que vous n'aviez pas trop envie de la chanter !
Oui, t'as vu ! (Rires) A un moment donné, ça fait trente ans, la blague on la connaît ! Question humour, il faut savoir se renouveler sinon on ne peut pas durer. Il y a des chansons plus sérieuses qui vont bien vieillir, comme "De tes rêves à mes rêves" ou "Le plus fort c'est mon père", ça n'a pas d'âge, ça parle à toutes les générations. Mais j'essaie de ne jamais me répéter sur mes albums, même si oui on va retrouver les mêmes thèmes comme la famille, la violence ou des injustices, mais il y a tellement d'humains sur la Terre, que je peux raconter plein d'histoires, avec un autre angle, une autre dimension. Ce ne sera jamais la même chose. Je ne me dis pas que je n'ai plus rien à dire.

Alors, vous pensez déjà à la suite après ces onze albums ?
Oui ! (Rires) Je voulais même les intégrer au projet mais je me suis dit : "Mais calme toi Lynda !". Je vais livrer les onze albums, et après il y aura le film. Le tout premier album a été mis en images, comme une suite de clips mais on retrouve les mêmes personnages donc ça raconte une histoire. Ça devrait sortir à la fin ou peu après la sortie du onzième. Et aussi, alors que j'ai toujours joué de la guitare, j'ai commencé à me mettre au piano et c'est un instrument qui est devenu super important. Je me rends compte de la liberté que j'ai sur un clavier, donc ça m'apporte plein d'autres idées. Ça me fait faire des mélodies qui sont tellement émouvantes que j'ai eu envie de faire un album instrumental. Je peux être aussi bavarde en musique qu'avec les mots ! Ce sera plus tard, j'ai toute la vie pour le faire.

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