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Interview
dimanche 20 novembre 2022 13 :42

Suzane en interview : "Les femmes devraient être libres de parler de leur désir"

Suzane est de retour avec "Caméo", un deuxième album plus autobiographique. Au micro de Purecharts, la chanteuse se confie sur ses titres sociaux et personnels, la place de la femme et de l'artiste dans l'industrie musicale et son point de vue sur les tournées éco-responsables. Interview !
Crédits photo : Laura Gilli
Osé et personnel. En deux mots, voilà comment on peut résumer "Caméo", le nouvel album de Suzane. Près de trois ans après avoir fait les présentations avec "Toï Toï", la chanteuse quitte la combi bleu, la frange et l'électro froide pour un nouveau projet amplement plus solaire, mélodique et surtout autobiographique. Auréolée d'une Victoire de la Musique, Suzane évoque à notre micro sa notion du succès dans l'industrie, l'étiquette d'artiste engagée qu'elle assume désormais, le côte personnel ou social de ses textes ou encore le corps de la femme encore trop souvent méconnu et invisibilisé.

Propos recueillis par Théau Berthelot.

Tu es de retour avec ton deuxième album "Caméo". Avec le recul, comment as-tu vécu l'ère "Toï Toï" qui a été très mouvementée ?
Je crois que c'est ça la vie d'artiste, quelque chose qui n'est jamais constant. On a une vie qui est mouvementée dans tous les sens du terme, c'est un peu ce qui m'est arrivé sur "Toï Toï". Si on repart du début, c'est moi qui arrive à Paris, qui suis serveuse et qui écrit ces chansons sur le coin du bar dans le 20ème. Je rêve d'aller à l'Olympia, j'écris tout ça et ça devient des chansons. Je fais les bonnes rencontres, je commence à monter sur scène, beaucoup, et puis cette révélation scène aux Victoires, cette pandémie au milieu... Mais "Toï Toï" a quand même réussi à trouver son public car on a quand même eu un disque d'or. C'est énorme pour un premier disque, en plus on sait qu'on est dans une ère où le physique marche pas énormément. C'est dur d'arriver à ces chiffres-là, surtout en pleine pandémie. Moi je ne pense pas aux chiffres mais je me dis juste que cet album a trouvé son public. Ça m'a rendue heureuse malgré cette période un peu difficile, qu'on puisse moins monter sur scène. J'ai eu la chance de faire partie de ceux qui ont quand même pu tourner. J'ai enchaîné 324 dates en quatre ans. Je te cache pas que je ne m'attendais pas à tant ! Limite, dans les bienfaits dans cette pandémie, il y a eu ce fait que je puisse prendre du recul, que je rentre chez moi. De me retrouver à la casa avec les miens, qu'on m'appelle Océane... Ça m'a fait beaucoup de bien, je suis revenue à l'essentiel. Et c'est ce que je raconte dans ce nouvel album.

Tu parles de la pandémie. Tu penses que ça a mis un frein à un succès qui aurait pu être plus fort ?
Je pense qu'on ne saura jamais. C'est certain que sortir un disque, quand t'es un nouvel artiste en développement et que les FNAC sont fermées partout en France, que les médias ne parlent que du Covid et que les gens n'ont pas forcément envie de sortir en concert, cet effet boule de neige a été évidemment un coup de massue. Mais, encore une fois, je fais partie de ceux qui sont encore là. J'ai réussi à faire un disque d'or pendant cette pandémie. Je n'ai pas à être déçue. Ça fait partie de mon parcours aussi...

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« La combi, je n'avais pas envie d'en être prisonnière »
Comment tu as abordé l'étape du deuxième album, qui est toujours difficile ?
Je crois que tous les albums sont difficiles. Ce serait cool que ce ne soit que pour le deuxième ! Mais c'est toujours un voyage intense d'écrire un album. C'est comme quand on va avoir un enfant : on est prêt à se donner entièrement. C'est un voyage qui m'a plu sur ce deuxième album. Oui j'ai eu des doutes, des joies, des peurs, des facilités à certains endroits, des échecs sur certaines chansons... J'ai accepté tout ça et ça s'est construit en un an et demi, entre la couchette du tourbus, les parkings, les gares, chez moi... Cet album m'a suivie et j'espère qu'il accompagnera les gens aussi bien qu'il m'accompagne !

Tu arbores un nouveau look, loin de la combi bleue et de la frange. Tu avais envie de changement pour cette ère ?
Ça aurait été embêtant de rester pareil, quatre ans avec la même combi c'est assez long quand même (sourire). Je suis arrivée avec cette combi avec plaisir car c'est moi qui me suis mise dedans, j'en avais besoin. Ça m'a beaucoup aidée à affronter des peurs que je pouvais avoir au départ, de me présenter à un public qui ne me connaît pas. La combi, je n'avais pas envie d'en être prisonnière, c'était pas le but. J'en ai toujours parlé comme un moyen de me sentir bien et d'être libre dans mes mouvements, et j'avais pas envie de ressentir tout à coup l'inverse. Je crois que ce cheminement vers moi-même, et le fait d'avoir rencontré un public qui vient au concert et qui écoute les albums, ça chamboule la vie d'artiste. Le regard bienveillant du public m'a donné envie d'enlever des couches, de me montrer dans un truc plus naturel.

« Le regard du public m'a donné envie d'enlever des couches »
Pareil, les sonorités de l'album sont plus solaires, plus lumineuses !
A fond ! Peut-être que j'en avais besoin... Après l'album n'est pas que solaire, il y a des ambiances différentes dans la musique. Mais en tout cas j'avais envie de sortir d'une recette que j'avais déjà utilisée sur "Toï Toï". En même temps, on ne sait jamais trop les recettes qu'on fait quand on prépare quelque chose. Quand on fait la cuisine, pour moi c'est pareil : on tâtonne, il y a des endroits où on est plus sûr que d'autres... Quand j'ai cuisiné "Caméo", je n'ai pas voulu me limiter à "J'ai dit aux gens que j'étais conteuse d'histoires vraies sur fond d'électro donc je vais faire que de l'électro toute ma vie". Franchement ça m'aurait rendue triste, je pense que j'aurais tourné en rond et ça c'est moyen. Du coup, je me suis entourée de nouveaux réalisateurs comme Marso, qui m'a bien aidée dans cet album, mais aussi Julio Masidi. Il y a plus d'instruments plus acoustiques, je suis plus partie d'accords, j'ai pris plus de soin sur l'harmonie... A la fin, ça donne des chansons plus solaires, assez ouvertes.

C'est ce qui se dégage de l'album !
Tant mieux ! (Sourire) Et peut-être que moi en créant ces chansons, j'avais plus besoin de douceur et de trouver un peu de lumière dans les instrus et les chansons.

Pourquoi tu as appelé l'album "Caméo" ?
C'est un mot qui m'a inspirée car il a plusieurs définitions qui m'ont parlé. Il y a déjà ce personnage non mentionné au générique qui rentre dans la scène. Et j'ai l'impression que c'est ce qui m'est arrivé dans la vie. A force de scénariser mes rêves et de les écrire, je suis entrée un peu dans mon propre film. C'est aussi l'auteur qui entre dans son oeuvre... Ce mot m'a parlé, je trouve qu'il correspondait bien à cette mise à nu que je voulais faire sur cet album en mettant "Océane" en première chanson du disque. Ce mot résonnait bien avec tout cela.

« J'avais envie de sortir d'une recette que j'avais déjà utilisée »
J'ai l'impression qu'avec ce mot, il y a l'impression de ne pas être la protagoniste de ta propre histoire : c'est le cas ?
Ça peut être vu comme une apparition. Je suis arrivée avec cette combi et ce carré. Là c'est une deuxième apparition différente, mais qui montre plus Océane, qui se demande comment je vais réussir à me réinventer derrière. Je trouvais ça intéressant de ne faire qu'une apparition dans cette personne-là et me recréer, me réinventer. Mais ce n'est pas quelque chose de péjoratif : je vois le caméo comme quelque chose où je rentre dans le film, je rentre dans la scène, plutôt qu'une apparition où je repars assez vite. Je suis entrée dans mon propre film et je le raconte.

Du coup, est-ce qu'il a fallu passer par Suzane pour arriver à Océane ?
Oui je crois... Je crois que j'avais le besoin de faire tout ça : commencer à goûter à la scène et au public... Peut-être qu'Océane me complexait, parce que c'était la jeune fille provinciale, ce qui peut être parfois péjoratif. Il y a des gens qui m'ont fait ressentir que j'étais moins bien en Océane, en sudiste avec mon accent. C'était important de dire qu'il n'y a pas que Suzane qui peut bien faire les choses, entreprendre et casser la baraque, alors qu'Océane à côté doute, se cache... Je n'avais pas envie de me sentir comme ça car à la fin, c'est une seule et même personne.



« A la fin, je suis un produit qu'on vend dans un catalogue »
Justement la chanson "Océane", parlons-en. Elle ouvre l'album et tu y racontes ton rapport compliqué à la notoriété. Finalement, c'est quelque chose auquel on n'est jamais véritablement préparé ?
La notoriété ça va, je ne suis pas encore Madonna. (Sourire) C'est plus cet aspect où, à mon niveau, je peux dire que c'est un changement de vie. On n'est pas perçu pareil quand on est quelqu'un de public. Il y a des gens avec lesquels on ne peut pas vraiment lier d'amitié parce qu'après tout, ma musique n'a pas de prix, c'est ma vie entière. Sauf que pour des gens, ma musique a un prix. Ce sont des gens qui investissent... On ne peut pas être copain avec des gens qui nous font signer des contrats qui ne sont pas corrects.

D'où la phrase "Y'a pas de copains dans le showbiz, y'a que des requins qui font du bizz" ?
A la fin, je suis un produit qu'on vend dans un catalogue. Le jour où ça ne vendra pas, plus ou pas assez, il n'y aura pas de copains, il n'y aura personne pour défendre ma musique. Après, il y a plein de gens bienveillants autour de moi et je me fais des amis aussi dans ce milieu, mais il n'y a pas que des amis.

Certains privilégient le commercial à l'artistique...
Bien sûr ! C'est normal, c'est le système qui est comme ça et qui fausse les relations humaines. Mais les artistes peuvent en faire les frais.

« Le jour où je n'ai plus d'espoir, il n'y aura plus de chanson »
Dans cette chanson, tu chantes "La seule chose que j'ai changé, c'est qu'aujourd'hui j'ose". Oser, c'était le mot d'ordre de l'album ?
Peut-être que j'ai trouvé un peu plus de sérénité, de liberté aussi d'oser être plus moi-même, petit à petit. Que ma musique m'emmène sur ce chemin-là. Que je puisse parler de ma famille, de mes racines sans ressentir quelque chose de pas assez bien. Dans cet album, il y a beaucoup de références à ce que j'ai pu écouter ou regarder, l'univers dans lequel je me suis construite. C'était un moyen de me dévoiler aussi, faut oser se dévoiler, c'est pas évident de se montrer tel qu'on est. C'est un peu le super-héros qui quitte le costume de Superman. Je le ressens comme ça. J'avais besoin de ce passage-là sur "Toï Toï" et "Caméo". J'avais besoin de me présenter, avant de continuer à raconter la vie. C'est un moment qui est important d'ouvrir la porte de chez moi et que les gens puissent voir qui je suis plus précisément.

C'est difficile de faire des textes aussi personnels et se dire qu'ils vont être écoutés par autant de personnes ?
Je me rends jamais compte que les gens vont m'écouter. Du coup, j'écris sans me dire ça... Et c'est peut-être deux jours avant la sortie que je me suis rendue compte que les gens vont entendre toutes ces choses que j'ai écrites. Les gens vont-ils me comprendre ? On a l'impression de donner un petit bout de soi, de le jeter au public. Est-ce que les gens vont le rattraper ? J'espère, mais j'ai eu de très beaux retours sur cet album, je suis très touchée par tous les messages que je lis depuis quelques jours. Ça soulage d'être comprise, d'être entendue sur certaines chansons.

Justement, j'ai l'impression que certains artistes ne se rendent pas compte qu'ils sont autant écoutés ou vus.
On oublie ces choses-là. C'est limite dans la vraie vie quand une personne vous reconnaît dans la rue... Moi j'oublie. Je tourne des clips, j'ai l'impression que personne ne va les voir. Je sais que je veux le partager à un moment donné, mais j'oublie que la musique peut toucher et réunir autant de gens. C'est quand j'arrive en concert que je me rends compte que c'est fou ! Parfois, j'ai l'impression que mes petites chansons sont un peu inutiles, je transforme mes angoisses du quotidien en chanson et des gens se retrouvent dedans donc c'est ça qui me touche.



« J'ai la chance de m'engager en chanson et dans ma vie »
On parlait de ce côté plus "osé", voire sexuel comme sur un morceau comme "Clit is Good". C'était le bon moment ? Tu penses que tu n'aurais pas pu le faire sur le premier album ?
J'aurais osé je pense. (Sourire). J'étudie pas ce truc de m'autoriser de parler de tel ou tel sujet. J'aurais autant pu le faire sur "Toï Toï". Il n'aurait peut-être pas eu cette forme parce que j'étais pas dans ces sonorités-là mais "Clit is Good" est arrivée assez vite dans l'album. Dommage que les gens l'aient réduite à la masturbation féminine ! Je parlais plus de plaisir féminin, de la liberté du corps de la femme, de pouvoir en disposer, de souligner cette incohérence de voir de plus en plus de femmes constamment nues, objectivées et sexualisées pour vendre une moto ou un yaourt. Mais quand une femme parle de son propre désir, dans la société ça dérange et ça fait peur. C'est encore déplacé, et je trouve ça dommage car les femmes devraient être libres de parler de ça. J'entends des artistes masculins parler de leur sexualité en chanson, ça n'embête personne, et je comprends pas pourquoi ma chanson a été censurée. D'ailleurs, même sans clip, YouTube n'acceptait pas les quatre lettres C-L-I-T. C'est fou, c'est même pas une insulte ! Ce n'est pas quelque chose de dérangeant, ça n'est pas censé l'être. J'ai trouvé qu'il y avait énormément de zones de flou, notamment sur la non-représentation du corps de la femme. La première fois que le clitoris et l'entièreté du corps de la femme ont été représentés, c'était en 2005, et 2017 pour les livres scolaires. Les femmes ne savent pas tout de leur corps et encore moins les hommes. On a un peu de progrès à faire. On n'éduque pas les femmes sur leur propre corps, on fait encore en sorte qu'elles culpabilisent, qu'elles l'utilisent que pour les autres mais jamais pour que ce soit un bien-être avec elles-mêmes.

Le clip de "Clit is Good" a d'ailleurs été interdit aux moins de 18 ans. Tu penses que c'est symptomatique de notre époque ?
Complètement ! Là on peut le vérifier en sortant un clip comme celui-ci en 2022. D'autres chanteurs ont essayé de parler de ça avant moi : Ophélie Winter ou le groupe Bagarre. Ça a été très vite passé sous silence, il y a toujours ces censures et je trouve ça fou. C'est incohérent qu'on puisse aller sur un site porno et arriver beaucoup plus facilement sur une vidéo porno que sur mon clip "Clit is Good". C'est dommage car les jeunes, les mineurs, devraient y avoir accès car ils sont à un moment de leur vie où ils vont très souvent tomber sur de mauvaises images qui ne racontent pas du tout ce qu'est la vraie sexualité. En plus de ça, on met rarement la femme dans une position où ce n'est pas un objet de désir pour l'autre, mais plus dans une position où c'est à elle de faire plaisir. C'est dommage que ces images de Charlotte Abramow aient autant dérangé l'algorithme YouTube et certaines personnes qui ont dû signaler ce clip. Je pense que c'était plutôt bénéfique de parler de sexualité de cette manière.

Aujourd'hui, le clip est toujours interdit ?
Toujours... Il y a eu des gens qui ont un peu... Mais il ne s'est rien passé de plus.

« Je ne me sens pas de me travestir en écrivant une chanson d'amour »
Sur cet album, tu chantes des chansons d'amour au féminin, ce qui ne s'entend finalement pas trop dans la pop. Tu penses qu'il y a une peur, un frein sur ce sujet-là ?
C'est dommage que certains se privent d'écrire des chansons sur l'amour en étant eux-mêmes. Je ne me sens pas de me travestir en écrivant une chanson d'amour où je change les pronoms, tout ça pour que ce soit accessible au plus grand monde et à une société la plupart du temps hétéronormée. Moi j'ai envie de parler de l'amour que je vis : il est avec une femme, pour une femme. Ça me semble naturel de ne pas changer les adjectifs quand je chante dans "Vista Sul Mare" : « Quand le temps aura eu notre peau, je te trouverai belle ». J'avais pas envie qu'il y ait une ambiguïté. Donc oui, j'écris une chanson d'amour et j'espère que ce sera banal de l'écouter et de pas forcément souligner qu'elle est pour une femme.

Surtout qu'on attend la rime entre "peau" et "beau", pour finalement avoir "belle".
Ça crée un peu le décalage. Mais c'est fou que je me sois posée la question. Alors que je ne suis pas censée me la poser. C'est là où je me suis rendue compte que je vis dans une société où, pour parler au plus grand nombre, il faudrait que je parle d'un homme. Mais non du coup. (sourire)



« 30 ans après "Désenchantée", tout est encore chaos »
Tu chantes aussi la "Génération désenchantée", un clin d'oeil évident à Mylène Farmer !
C'est un gros clin d'oeil même ! Elle chantait il y a 30 ans "tout est chaos", j'ai à peu près l'âge de sa chanson et je crois que tout est encore chaos aujourd'hui. On essaie encore de trouver des solutions, de l'espoir pour agir. Je veux dire que ma génération est concernée, mais aussi celle qui écoute Mylène Farmer depuis 30 ans. Et ce clin d'oeil à Mylène me permet un cri d'espoir. Car pour moi, cette chanson est un cri d'espoir. Je l'ai écrite dans un moment où je ne voyais plus trop le sens de cette vie-là. C'était quand même "Black Mirror" entre la pandémie, la guerre en Ukraine... Ça ne cesse jamais ! Tu allumes la télé et il y a toujours un truc horrible. Comme en plus on est de la génération des réseaux sociaux, on voit beaucoup de choses : la violence, la cruauté. Je ne cache pas que je suis peut-être trop sensible pour voir ces images et ce qui se passe dans ce monde. Et j'arrive pas être dans le déni donc le seul moyen de me rassurer a été d'écrire ce « ça va aller », espérer le faire résonner chez d'autres gens qui se sentent un peu anxieux de l'avenir, et créer de l'espoir avec cette chanson.

Il y a toujours cette note d'espoir chez toi ?
Toujours ! Je pense que je n'écrirais plus de chansons si un jour je n'ai pas d'espoir. Il y aura plus de jus pour arriver à en écrire. Mais là, j'en ai encore assez pour avoir cette détermination à penser qu'on peut y arriver. Si un jour, je pense que ce n'est plus le cas, il n'y aura plus de chanson.

Tu cites Mylène Farmer, mais il y a aussi des références à Daniel Balavoine ou Indochine dans tes chansons. Comment expliques-tu que ces artistes des années 80 soient toujours aussi populaires et influents ?
Chez moi, il y avait du Balavoine. Je revois ma mère regarder les infos quand il est parti et dire que ça va être un grand manque pour la chanson française. C'est rare que ma mère s'exprime sur des artistes parce que ce n'est pas quelqu'un qui consomme énormément de musique. Ces artistes sont intemporels car ils ont parlé aux gens pour de vrai. Ils se sont retrouvés dans leurs chansons. Peut-être qu'il y a eu un un message qui était plus fort. Je sais qu'il y a des artistes que je peux écouter une fois dans ma vie, j'ai pas besoin de les écouter tous les jours, mais je sais que je les suivrais toute leur carrière parce que j'aime leur message. Je peux citer Orelsan, Diam's. Leurs messages m'ont parlé, je me suis reconnue comme si c'était moi qui avait écrit le texte parce que c'était très parlant. Daniel Balavoine était un artiste engagé, il y en a très peu. C'est pas évident. On me dit souvent que je suis une artiste engagée mais je le ressens pas vraiment. Pour moi, c'est naturel d'écrire sur ces choses-là. Mais ce qui est triste, c'est que les gens ont tendance à embêter celui qui va parler d'une chose. Je vois souvent Hugo Clément pointé du doigt parce qu'il dit des choses et nous les mets sous le nez. On le traite de donneur de leçons... Pas forcément ! Je préfère quelqu'un qui dit que ça ne va pas, plutôt que quelqu'un qui est dans le déni et qui dit que tout va bien.

Justement, tu dis que tu n'aimes qu'on parle de toi comme une artiste engagée. Cette étiquette te dérange ?
Ça me dérangeait. Je le dis au passé car aujourd'hui ça ne me dérange plus tellement. Je rectifie souvent "engagée" par "concernée". Mais plus j'avance, et vu tout ce qui vient de se passer avec la pandémie, je peux dire qu'aujourd'hui je m'engage de plus en plus et je me mets en action. Je crois que le mot "engagé" m'amenait à quelque chose de plus agressif. J'y voyais quelque chose de péjoratif, d'une façon "en colère, manifestante"... Il peut y avoir tout cet aspect mais aujourd'hui, il faut l'embellir ce mot : c'est être solidaire, c'est voir les autres, le monde et ne plus être sur soi. C'est ça être engagé pour moi, c'est se mettre en action, c'est pas juste du bla-bla. J'ai la chance de le faire en chanson et dans ma vie de citoyenne.



« Il y en a qui prennent des jets, je trouve ça aberrant »
Tu évoques à nouveau des thématiques sociales comme le féminicide dans "La fille du 4e étage" ou l'immigration sur "Krishna". C'est facile à écrire sans tomber dans la facilité ?
J'aimerais trouver les facilités pour écrire ce genre de chanson ! C'est toujours dur de s'exprimer sur ces sujets-là, mais il ne faut pas avoir peur. Les artistes ont de plus en plus peur de parler de ces choses-là et je trouve ça dommage. Il faut parler des violences faites aux femmes. Cette fille du quatrième étage, je l'ai croisée dans ma vraie vie, elle existe pour de vrai, malheureusement. Elle habitait en dessous de chez moi, j'entendais ses bruits sourds qui ressemblaient beaucoup à de la violence. Je n'ai pas eu les outils pour l'aider plus, même pour appeler les flics. Je me suis toujours sentie un peu impuissante, notamment quand j'ai déménagé et que j'ai entendu que les violences conjugales ont augmenté pendant le confinement. J'ai pensé à cette femme, je me suis demandée si elle était encore en vie. Ça m'a ramenée à cette culpabilité de témoin de violences conjugales, d'avoir rien pu faire de plus. Et c'est là où je me suis dit que je devais écrire cette chanson. Je l'avais en moi mais j'arrivais pas encore à trouver les mots justes. Il fallait raconter la vérité, ce que j'ai entendu sous ce parquet. Le silence qui règne après, qui glace... Il était temps de parler de ça en chanson même si ce n'était pas évident.

Et "Krishna" ?
Pareil, Krishna c'est mon patron de resto que j'ai rencontré. Il m'a beaucoup enrichi car il m'a raconté d'où il venait, la guerre au Sri Lanka, les Tamouls, les Singhalais, pourquoi il s'est retrouvé à quitter son pays, sa langue, sa culture, son ADN... Certains pensent que les gens arrivent en France parce que c'est joli, y'a la Tour Eiffel... Pas du tout ! Les migrants ou les gens qui doivent quitter leur pays parce qu'il y a une guerre atroce, déjà ils ont un parcours qui est intense où ils peuvent perdre la vie à tout moment. Et on les gaze, on arrache leurs tentes, il y a pas d'aides sociales. Il fallait que je parle de lui et que je lui rende hommage.

« Je suis entrée dans mon propre film et je le raconte »
Sur ton premier album, tu chantais "On a cassé la planète il est où le SAV ?". Aujourd'hui de plus en plus d'artistes sont concernés par l'impact écologique de leurs tournées, comme Coldplay ou Massive Attack. Quel est ton point de vue là-dessus ?
Ça fait trois-quatre ans que je tourne et j'ai découvert ce système de comment un artiste arrive à monter sur scène. Il faut se déplacer : en train, en bus, quand on commence à avoir des grosses équipes... Il y a toute une logistique. Moi, je fais au max : dans ma vie personnelle, j'ai arrêté de manger de la viande, on essaie de réduire au max le plastique, j'impose un peu à mes équipes de réduire leur consommation de viande... Au niveau des transports, il y a un vrai dossier à creuser. J'ai fait beaucoup de trains durant ma tournée "Toï Toï" et là, malheureusement, avec la scénographie que j'ai, les équipes qui m'accompagnent et le temps que j'ai entre les dates, il n'y a qu'en tourbus que je peux voyager. C'est des solutions qu'il faut qu'on trouve tous ensemble. Les acteurs du live, ce n'est pas que les artistes, même s'ils doivent faire des efforts. Il y en a qui prennent des jets et des bordels, je trouve ça aberrant. J'essaie de pas faire des débilités : un avion en intérieur c'est non, tant pis je prends un train qui est long. Les tourneurs pourraient aussi réfléchir un peu à la logistique d'une tournée plutôt que de nous envoyer à tel endroit. Comme d'habitude, c'est l'argent qui fait les choses. Untel me veut pour tant. T'as une date là, une autre là... Souvent il y a des exclus en festival : un festival me programme à tel endroit, mais il ne faut pas que joue dans les alentours avant tant de temps.

C'est un peu le concept de Coldplay : s'installer dans un stade par pays pendant plusieurs jours. Ce ne sont pas eux qui se déplacent mais plutôt les spectateurs.
Ça c'est des groupes assez gros qui peuvent faire ça... Après, autant de gens qui se déplacent, faut voir. Ça fait plus de monde, eux, à déplacer. Mais c'est bien qu'il y ait des tests et qu'on puisse répondre à ces questions en échouant aussi, mais en essayant aussi.
Théau BERTHELOT
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