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En juillet 1974, Jacques Brel s'élance du port d'Anvers à bord de son voilier, L'Askoy II, sans savoir que cette aventure au bout du monde sera sa dernière. Le voyage, initialement prévu pour une durée de trois ans, s'achève le 15 novembre 1975 à Hiva Oa, une petite île des Marquises située à 15.000 kilomètres de Paris. Le célèbre chanteur belge y vivra plusieurs années avec sa dernière compagne, Maddly Bamy, avant d'être emporté par un cancer des poumons en octobre 1978. Présente sur une partie du périple en mer, sa fille France, âgée de 21 ans à l'époque, révèle aujourd'hui le conflit qui a opposé la famille de Jacques Brel à Maddly Bamy, alors qu'elle supervise la diffusion de quatre documentaires à la Fondation Brel.
"Les enfants, ça ne l'intéressait pas"
Ce voyage aux confins du globe a connu une fin prématurée à la suite d'une série d'épreuves personnelles. « En chemin, Jacques perd son meilleur ami, Jojo, et découvre qu'il a un cancer. Un an plus tard, il traverse le Pacifique et après 59 jours de mer, il est à bout de souffle. En plein milieu, les Marquises et Tahiti sont des haltes obligatoires pour les marins. Il préfère la petite île d'Hiva Oa à celle de Tahiti, où il va être forcément reconnu » témoigne la deuxième fille de Jacques Brel, désormais âgée de 72 ans, auprès du Parisien. Quand elle embarque avec son père, France espère renouer des liens distendues : « Les enfants, ça ne l'intéressait pas. Il était plus doué pour chanter devant 10.000 personnes que pour parler à ses filles ». Mais lorsqu'elle monte à bord, elle déchante rapidement en découvrant que l'interprète de "Ne me quitte pas" a invité sa compagne de l'époque... « Il ne m'avait pas prévenu qu'elle embarquait avec nous. (...) Je me suis dit qu'elle allait nous quitter dans le premier port. Mais non… » se remémore-t-elle.
"La famille n'a pas été conviée à son enterrement"
Pour France, Maddly Bamy a servi de béquilles à l'artiste, alors « complètement déprimé ». « Il savait qu'il était condamné et il ne voulait pas rester seul. Elle le protégeait » estime-t-elle avec le recul. La situation devient rapidement invivable : « Aux escales, mon père me demandait d'envoyer des courriers à ma mère et son autre compagne, Monique, qui n'avait pas pu venir. Sans le dire à Maddly, bien sûr ». Une dispute éclate après six mois et lors d'une escale à Fort-de-France, en Martinique, Jacques Brel lance un ultimatum à sa fille : « Il m'a dit : "Ou bien tu rigoles, ou bien tu débarques." Et j'ai débarqué. Il ne s'y attendait pas ». Ce sera leur dernier contact. Sous l'influence de sa compagne, Jacques Brel s'isole complètement de son entourage. « Il avait coupé les ponts. Mais je n'ai aucun regret dans la vie. Mon père faisait ce qu'il voulait » dit-elle aujourd'hui.
Collection privée de Maddly Bamy / Bestimage
Les obsèques de Jacques Brel, qui avait choisi de se faire enterrer aux Marquises pour y faire développer le tourisme (« Même dans la tombe, il voulait aider les gens »), ont eu lieu en cercle restreint. « Tout le monde pense que nous avons pris l'avion pour les Marquises, mais nous n'y avons pas été invitées. La famille n'a pas été conviée à son enterrement. (...) Seuls Maddly, sa mère et l'imprésario de Jacques (Charley Marouani) sont partis avec son cercueil » révèle France. Dans un livre paru un an après la disparition de l'artiste, Maddly Bamy s'en est pris à Thérèse Michielsen (sa femme et la mère de France, dont il n'a jamais divorcé) et à leurs trois filles : « Qu'une famille "très méchante" contrecarre une "histoire d'amour" très belle, c'est moche, ça ne va pas ».
"Elle a fait un travail pour écarter tout le monde"
Selon France Brel, « Maddly a fait le vide autour de lui » à la fin de sa vie. Elle a fait graver une plaque avec leurs deux visages, qu'elle a disposée sur sa tombe. « Sa tête à côté de la sienne, c'est la continuité d'une appropriation. En douceur, elle a fait un travail pour écarter tout le monde et s'imposer. Elle se faisait appeler madame Brel, se faisait des cartes de visite "Maddly Brel" » relate-t-elle. France n'a d'ailleurs visité la tombe de son père qu'en 2000, 22 ans après sa disparition. Mais sa famille a eu le dernier mot : c'est Thérèse Michielsen qui a été désignée légataire universelle. « Après sa mort, Maddly, ne voyant rien venir, a demandé à aller chez le notaire avec ma mère. Elle a découvert qu'il ne lui avait rien laissé, si ce n'est une maison à Uzès. C'était un grand stratège » décrit la septuagénaire.
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Si France a tenu à commander ces quatre films ponctués de nombreux témoignages inédits, c'est avant tout pour raconter les dernières années de Jacques Brel, et non pour régler ses comptes. « Tellement de choses ont été dites après sa mort que j'avais peur que tout parte en eau de boudin et qu'on raconte n'importe quoi. Désormais, je passe mon temps à dire qu'il faut faire attention à ce qu'on raconte. J'ai fait ces quatre films pour pouvoir dormir tranquille dans ma tombe » conclut-elle.