The Last Dinner Party : "Nous n'étions pas prêt.e.s pour un tel succès aussi vite"
Révélation britannique de ces dernières années grâce au formidable "Nothing Matters", The Last Dinner Party revient avec "From The Pyre", un deuxième album plus sombre, plus électrique, et encore plus passionnant. Gérer la célébrité, leur imagerie unique, la santé mentale en tournée... Rencontre avec trois des membres de la bande anglaise.

Laura Marie Cieplik
Propos recueillis par Théau Berthelot.

Un agneau, une moto, un navire, un bûcher, un jeu d'échecs ou un panneau lumineux. Tels sont les éléments composant la pochette. 12 saynètes comme 12 chansons et autant d'histoires. Car des histoires, The Last Dinner Party en a connu depuis trois ans. Formé sur les bancs du prestigieux King's College de Londres, le quintet a connu une trajectoire exponentielle depuis son single inaugural "Nothing Matters" en 2023, petite bombe pop absolument addictive. Depuis, il y a eu un premier album très attendu et quelques 200 concerts donnés dans le monde entier, de l'Olympia à la première partie des Rolling Stones. Rien que ça ! Et à peine remis de ce tourbillon, revoilà déjà nos cinq comparses avec "From The Pyre", un deuxième opus débarquant seulement un an et demi après le précédent.

"Davantage revigoré.e.s et excité.e.s que sous pression"

Une façon de surfer sur une hype que l'on sait aujourd'hui éphémère pour tous les artistes ? « Nous n'avions pas ce genre de stress, de nous dire "on doit faire quelque chose rapidement, un autre album qui soit meilleur que le premier..." » nuance Abigail Morris, chanteuse de la formation rencontrée, avec ses deux camarades Emily Roberts et Georgia Davies, la semaine dernière à Paris avant un concert extatique pour RTL2. Au contraire, ce sophomore est né d'une envie de se remettre au travail après deux années passées à sillonner le monde : « On a été sur la route pendant tellement longtemps pour des concerts, que nous voulions vraiment écrire de nouvelles chansons et nous étions vraiment excité.e.s à l'idée de les faire. On voulait vraiment sortir ce disque ! Donc on se sentait davantage revigoré.e.s et excité.e.s que sous pression ».

Car si The Last Dinner Party a tant marqué les esprits des deux côtés de la Manche, c'est que le groupe s'est démarqué avec son univers baroque et théâtral, sur une scène rock anglaise où les guitares de Fontaines D.C. et Idles faisaient la loi. « Nous avons eu la chance de profiter de l'intérêt des fans de post-punk qui recherchaient peut-être quelque chose d'un peu différent » détaille Abigail. La leader voit d'ailleurs dans le titre de cet album, "From The Pyre", littéralement "Du bûcher", l'image du feu « destructeur, chaotique et imprévisible mais qui peut aussi apporter de la chaleur » : « C'est quelque chose qui peut laver et purifier, et qui est au centre des rassemblements. J'ai donc imaginé le bûcher comme un lieu métaphorique d'où proviennent ces chansons, comme si elles venaient du bûcher et qu'on récupérait ce qu'il en restait une fois sorties du feu ».

"Cet album est plus une évolution"

Teasé au départ comme un album radicalement différent de l'introductif "Prelude to Ecstasy", "From The Pyre" en est finalement une suite logique : « Nous ne sommes pas très branché.e.s sur les ères ou le fait que nos albums n'aient vraiment rien à voir. Nous voyons plus ça comme un tout, une oeuvre artistique complète. Cet album est plus une évolution car nous avons changé, nous avons de nouvelles capacités et nous avons vécu de nouvelles expériences ». Il y a toujours ces envolées de guitares vibrantes, cet esprit "art rock" constant, ces ruptures de tons et ces refrains imparables. Impossible de ne pas vibrer face aux sensationnels "The Scythe", "Second Best" ou "This Is The Killer Speaking", tous trois choisis logiquement pour être exploités en singles, tant leur puissance d'évocation est évidente.

Une suite plus électrique, plus sombre aussi. Les riffs sont parfois plus pesants ("Rifle", le katebushien "Woman is a Tree") et on y parle d'« apocalypse » dès la première minute. « Le fait qu'on soit désormais plus confiant.e.s à exprimer nos sentiments ou nos émotions a pesé dans la balance » analyse la guitariste Emily Roberts : « Quand j'écrivais, je gardais en tête le fait que je devais écrire quelque chose qui soit dans ce ton. "Second Best" est un bon exemple : au départ, cette chanson avait un côté plus joyeux avec une partie de guitare assez lumineuse. Mais en revenant dessus, je me suis dit qu'il fallait tout réécrire pour que ça corresponde au ton de l'album ». Une chanson inspirée par une relation « très malheureuse » de la guitariste, mais qui a fini par prendre un autre sens : « Elle est est née dans un moment très douloureux mais au fil du temps, c'est devenu "Qu'est-ce que je dois faire pour être meilleure aux yeux des fans ?" ».

"Qu'un inconnu ait une opinion sur vous, c'est étrange"

À l'image de sa pochette, tellement picturale que le groupe la compare à un « tableau médiéval », les 12 chansons du projet font s'entremêler tueurs, dieux, saints, cowboys et même Jeanne d'Arc. Tout un programme ! « Nous adorons quand il y a plein de choses sur une pochette. Et nous avions déjà fait quelque chose d'aussi fort sur le premier album. On aime se dire que si quelqu'un tient le vinyle entre ses mains, il aura énormément de choses à regarder, comme si c'étaient des clins d'oeil » poursuit la chanteuse anglaise : « Esthétiquement, on s'est dit que ce serait intéressant d'avoir ce côté théâtral et de représenter chaque chanson par un personnage. Des personnages que nous allions tous jouer ».

Avec "From The Pyre", les cinq membres du groupe poursuivent donc ce joyeux mélange entre pop baroque et imagerie victorienne, livrant ainsi un second opus somptueux. Aidée de Markus Dravs à la production, qui a fait ses armes chez Coldplay ou Arcade Fire, la bande se félicite d'avoir trouvé un son « accrocheur et entraînant » pour un résultat « plus précis et plus direct ». Donc acte. Mais ne cédez pas à la facilité de leur parler d'un disque à l'ambiance romantique ou victorienne. À travers ces douze chansons, les artistes britanniques veulent surtout faire le bilan de leur propre vécu, comme le souligne Abigail Morris : « On parle davantage de ce que signifie être un auteur, être en couple, que ce soit avec une personne, avec la célébrité ou avec les fans. Et de la façon dont tout cela se mêle à des choses plus quotidiennes. Alors que sur le premier album, on parlait plus de sentiments personnels et intérieurs ».

Car les cinq musicien.ne.s n'étaient « pas prêt.e.s à connaître un tel succès aussi rapidement ». « Ça a été un grand changement pour nous tou.te.s. Quand les gens ont commencé à venir nous aborder dans la rue, c'était vraiment bizarre. C'est adorable, mais c'est bizarre. Si les gens sont méchants avec vous en ligne, c'est horrible. Mais quand les gens vous soutiennent si ardemment et sont obsédés par vous, c'est tout autant étrange. Qu'un inconnu ait une opinion tranchée sur vous est déjà un concept étrange » résume la vocaliste anglaise.

"Certains peuvent faire cinq concerts par semaine"

Mais c'est aujourd'hui avec « plus d'expérience et de confiance » qu'elle et ses quatre camarades abordent la suite. Celle-ci s'écrira dans les plus grandes salles européennes, avec notamment un concert au Zénith de Paris le 25 février 2026. « C'est la première fois que nous pouvons envisager quelque chose d'envergure et obtenir exactement ce que nous voulons, car nous avons la taille et le temps nécessaires. Il y aura notamment un décor magnifique » s'enthousiasme la bande. Qui revient de loin après 200 concerts donnés ces trois dernières années et une fin de tournée annulée pour des raisons de santé mentale.

« Chaque artiste qui annule des dates se retrouve dans le même cas de figure : il ne connaît pas ses limites jusqu'au moment où il y fait face. Certains peuvent tourner indéfiniment, ils adorent ça et pourraient faire cinq concerts par semaine pour le restant de leurs jours. Mais il y en a d'autres qui trouvent ça épuisant et on ne le sait pas tant qu'on n'y est pas confrontés. C'est ce qui nous est arrivé » reconnaît la bassiste Georgia Davies. Aujourd'hui, le quintet a planifié un agenda « qui paraît vraiment gérable, avec beaucoup de jours off ». « Ce n'est plus flippant de regarder la liste des dates de notre tournée, car nous les avons programmées en sachant que nous pouvons les faire. C'est donc beaucoup plus facile de savoir à quoi s'attendre, car nous savons maintenant ce que c'est que d'être en tournée pendant un mois et comment prendre soin de nous » conclut Abigail. Réponse sur la scène parisienne du Zénith dans quatre mois.

Par Théau BERTHELOT | Journaliste
Passionné par la musique autant que le cinéma, la littérature et le journalisme, il est incollable sur la scène rock indépendante et se prend de passion pour les dessous de l'industrie musicale et de l'organisation des concerts et festivals, où vous ne manquerez pas de le croiser.