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Interview
mardi 11 septembre 2012 22:00
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Emily Loizeau : "Il faut avoir une sacrée prétention pour croire qu'on a envie d'être entendu"

Emily Loizeau publie cette semaine un nouvel album, "Mothers & Tygers", long de quinze pistes pour lesquelles elle a de nouveau mis à l’œuvre ses talents de parolière et compositrice. En résulte un disque plus facile d'accès que le dernier, "Pays sauvage", traitant du lien de la mère à l'enfant et de la mort. Un voyage initiatique pour l'interprète qui a cherché des réponses à ses interrogations. Elle répond à présent à nos questions.
Crédits photo : DR.
Propos recueillis par Jonathan Hamard

Votre nouvel album sort quelques mois après la naissance de votre premier enfant. Il s’intitule "Mothers & Tygers". Doit-on comprendre que la maternité vous a inspirée ?
Emily Loizeau : Ce n'est pas un disque de berceuses pour mon enfant. Ce disque évoque autrement le fait d'être maman. Devenir maman a provoqué tout un tas de choses au niveau de ma réflexion sur l'existence. On n'est plus tout à fait pareil. On est ébranlé, chamboulé et dynamisé. Les perspectives sont différentes. Ça m'a amenée à parler de la transmission, du lien filial, du lien à la mère, de tout ce qu'il contient d'absolu et de folie en même temps, de l'extrême de ce lien, de ce que l'on veut et ce que l'on rejette par-dessus tout. Cette idée de filiation est très importante. Ce que les grands-parents et parents nous transmettent, c'est quelque chose dont je parle depuis un moment mais qui est encore plus présent dans ce disque-là. Voilà, l'album parle de ça, mais au sens large et pas de mon rapport à ma fille et à ma mère. Je dirais donc plus volontiers que la maternité a provoqué des choses.

« Je crois que la maternité a provoqué beaucoup de mouvements en moi »
Vous avez donc appris des choses sur vous-même ?
Oui. Clairement. Je n'ai pas l'impression d'en savoir plus pour autant. Je crois que la maternité a provoqué beaucoup de mouvements en moi. Je ne veux pas faire de généralités. Beaucoup de choses se sont mises en place. Ce sont des choses qui ne sortaient pas ou pas vraiment. J'avais l'impression d'écrire dessus mais je me suis rendue compte que non. Il y a tout un tas de barrières qui ont sauté. Il y a tout un tas de choses que j'avais besoin non pas de régler mais de formuler, et qui ont pu se former avec énormément de simplicité.

Vous dîtes avoir eu beaucoup plus d'aisance pour formuler certaines choses sur cet album. Seulement, et c'est un peu une nouveauté, vous avez beaucoup repris les mots des autres pour vos textes, comme William Blake. Même si la majorité restent signés de votre main.
Oui, ça arrive. La plupart des textes, je les ai écrits. On y trouve beaucoup de choses. L'envie de Blake est venue parce que lui a écrit sur des sujets qui sont en lien avec des choses que moi-même j'étais en train d'écrire. Ça faisait résonance pour moi. Blake a été un fil rouge et a amené d'autres choses que l'on retrouve sur cet album.

Il ne faut pas y voir l'incapacité de trouver le mot juste pour exprimer vos sentiments ?
Absolument pas ! Au contraire. Les mots sont venus avec beaucoup plus de force intérieure et de simplicité. J'ai eu une envie très forte d'écrire et d'aller creuser ça.

Ce cheminement qui a conduit à l'album "Mothers & Tygers" me fait penser à celui que la chanteuse Camille a présenté sur son dernier album "Ilo veyou", même si vous ne voyez pas les mêmes perspectives. Elle a enregistré son disque alors qu'elle était enceinte. D'ailleurs, elle a également enregistré un duo avec vous pour votre disque. Une rencontre fortuite ?
Camille et moi, nous avons une petite histoire. Nous nous sommes croisées sur un festival alors que nous étions toutes les deux enceintes. Personne ne le savait encore et on ne voulait le dire à personne. Les circonstances ont fait que nous avons été tenues de le dire pendant les répétitions. Nous sommes tombées dans les bras l'une de l'autre. Nous sommes restées en contact après, même si on se connaissait déjà d'avant, mais pas aussi bien. Et nos enfants se sont échangés leur terme. Ma fille est née le jour où son enfant aurait dû naître et vice-versa. C'était très bizarre. Je n'irais pas jusqu'à dire que c'est un signe, mais nous aimons jouer les mères terribles en disant que nous allons les marier ! C'était juste drôle et étrange, d'autant qu'ils ont même échangé leur sexe. J'avais parié qu'elle aurait une fille et elle que j'aurais un garçon. C'était juste une jolie histoire qui a donné lieu au titre "Marry Gus And Celia", qui parle de deux enfants qui intra-utérin échangeraient leur cœur. C'est une sorte de petite rêverie que j'ai écrite en pensant à cette anecdote. Et évidement je ne pouvais pas omettre d'inviter Camille sur cette chanson. Elle nous raconte toutes les deux.

Ecoutez un extrait du duo Emily Loizeau/Camille, "Marry Gus And Celia" :


Vous nous décrivez le premier versant de cet album. Il y a "Mothers", que l'on traduit par une forme de douceur qui émane de beaucoup de titres. Mais il y a aussi "Tygers". Qu'est ce qu'il signifie, intérieurement ?
Dans ce contraste et dans ce symbole que représente le tigre, il y a le côté absolument sauvage qu'est le lien de la mère à l'enfant et de l'enfant à la mère. Il y a quelque chose d'assez hystérique dans ce lien. C'est un lien absolu : "Je te veux mais je te rejette". Cet album parle beaucoup de ça. Il parle aussi beaucoup de quelque chose que j'ai envie de transmettre très fort à ma fille, c'est de ne pas connaître ma peur de la mort. J'ai une peur viscérale de la mort. La chanson "Tyger" parle de ça.

"Mothers & Tygers" est un album très référencé. On peut relever l'usage de beaucoup d'images apparentées à la nature, comme si vous aviez peint une nature morte...
C'est peut-être ça. En même temps, les Cévennes, où j'ai écrit ce disque et qui provoque tout ça est tout sauf une nature morte. C'est un paysage tellement sauvage, brutal et rude. Il y a effectivement quelque chose de l'ordre du visuel sur ce disque. Et puis, j'ai toujours beaucoup aimé utiliser l'allégorie et la métaphore dans mes textes. Dans la peinture, la Renaissance italienne m'a toujours fascinée. Sur la pochette de mon premier album, on retrouve un perroquet qui mange un brin d'herbe. C'est une image que j'ai vue sur un tableau de Carpaccio à Venise. Cet animal est le symbole du baptême et de la connaissance. C'était mon premier disque. Ça prenait tout son sens (sourire)... J'aime parler de choses parfois violentes ou difficiles à dire, et puis parfois pas, avec toujours ce filtre de la métaphore et du rêve. Je n'aime pas être trop directe.

« Je n'aime pas être trop directe »
Peut-on parler de surréalisme ?
Ce serait peut-être un petit peu prétentieux. Je crois que je suis dans une démarche poétique. La poésie est quelque chose de difficile à atteindre. Je ne suis pas sûre d'y arriver à chaque fois.

La poésie, c'est aussi celle d'Aimé Césaire, ce poète martiniquais dont vous reprenez les mots. Etait-ce important pour vous d'aller piocher dans d'autres univers et d'autres cultures ?
Ça s'est fait très naturellement ! Rien de tout cela n'est prémédité, ni intellectualisé. Je construis les choses au fur et mesure. Aimé Césaire, c'est venu de manière très instinctive. J'ai vu un film de ma sœur sur la Syrie, sur les horreurs qui s'y passent, sans forcément vouloir en faire une chanson mais parce que ce film m'a traumatisée. J'ai lu des textes que j'avais besoin de lire pour sortir ce truc que j'avais du mal à digérer. Et je me suis tournée naturellement sur des textes de résistance noire, noir-africains, noir-américains. Les mots qui me sont restés sont ceux d'Agostinho Neto et d'Aimé Césaire. J'en ai conservé quelques mots qui me sont vraiment restés dans le crâne et j'ai écrit mes textes à partir d'eux. Mais ça reste en rapport avec ce film de ma sœur. C'est une manière d'aborder le sujet, mais pas de manière frontale. Je ne souhaite pas et je ne sais pas si j'aurais le talent pour ça. Et puis une chanson pour dénoncer ce qui se passe en Syrie, je ne suis pas sûre que ce soit utile. Alors j'essaie d'aborder ça comme un rêve.

Crédits photo : DR.
« L'humilité est indispensable pour écrire »
Vous avez une certaine tendance à vous sous-estimer !
Peut-être (rires) ! Je ne sais pas si je le fais sciemment. C'est quelque chose de difficile, le fait d'écrire. C'est délicat d'avoir la prétention de savoir bien le faire sans se poser aucune question. Ma manière de faire est très intuitive. C'est peut-être de prendre les choses avec ce qu'on est, de connaître ses limites et d'essayer de les dépasser. Mais il y a une grande prétention à faire ça. Il faut quand même avoir une sacrée prétention pour croire qu'on a envie d'être entendu. Je crois que l'humilité est indispensable pour écrire et faire quelque chose de bien ! Parce que quand on commence à lire et à s'intéresser à ce que les autres écrivent, on se rend compte qu'on n'est pas grand-chose. On n'est qu'une poussière.

Est-ce que vous pensez à la postérité ? A ce que vous laisserez en tant qu'artiste ?
Je n'y pense jamais ! Enfin… ce n'est pas tout à fait vrai (rires). Je n'y pense jamais sauf dans un cas précis. J'y pense seulement quand je réfléchis à un disque, à celui que j'ai fait et celui que je vais faire. Je pense à l'œuvre que j'ai envie de laisser. Il doit y avoir une continuité, un chemin qui se trace. Je pense à la personne qui va tout écouter, et qui va se demander où j'ai voulu aller. C'est beaucoup plus important pour moi ça que de me demander ce que les gens qui m'aiment ont envie d'entendre aujourd'hui. Ce qui ne serait pas forcément négatif. Mais je crois que ce serait une erreur. Je crois que je passerais à côté de ce que je cherche réellement.

Appréhender "Mothers & Tygers" nécessite beaucoup de temps. Ce disque est long et vraiment très dense.
Il est très long ! Je peux imaginer qu'il faut du temps pour l'appréhender. C'était déjà le cas pour "Pays sauvage". Il nécessitait beaucoup d'attention et d'être disponible. "Mothers & Tygers" est différent. Je dirais qu'il a une évidence à l'écoute. Mais c'est vrai qu'il est dense. Je l'avais envisagé en deux tomes qui seraient sortis à quelques mois d'intervalle. Et puis c'était compliqué pour plein de raisons qui ne sont pas artistiques. Pour moi, c'était impossible d'enlever un seul titre. J'aurais rêvé d'avoir la tracklist impeccable à douze titres. Etant donné que je l'avais pensé en deux volumes, il y avait des chapitres, des étapes... Et enlever un titre c'était enlever une étape et casser l'équilibre du disque. Donc "Mothers & Tygers" est long, mais c'est ce qu'il est.

Vous êtes-vous bridée, à la fois pour des raisons de conception qui n'ont rien d'artistique, pour vous reprendre, ou même dans l'écriture pour aller plus loin ?
Non ! Je ne me suis absolument pas bridée. J'ai eu un rêve, des contraintes, mais je suis ravie qu'il sorte comme ça. Il me plait totalement. Dans l'écriture, c'est pareil. Je ne me suis jamais bridée ! On ne m'a jamais fait ressentir qu'il fallait que je le fasse non plus. Je suis très féroce là-dessus ! Impossible qu'on me fasse changer un mot. Je ne vois pas pourquoi on le ferait. Ce serait absurde.

« J'avais vraiment besoin de continuer à écrire en français »
On retrouve le tigre !
Oui. Le tigre c'est moi en fait ! (rires).

"Mothers & Tygers", c'est aussi un album sur lequel la langue anglaise est beaucoup plus présente. Un désir de votre part ?
Je le sentais. L'arrivée de Blake me l'a fait redouter. Mais, en écrivant, je me suis rendue compte que j'avais vraiment besoin de continuer à écrire en français. Parce qu'il est vrai qu'à un moment donné, je m'étais dit que j'allais faire un disque entièrement anglophone. J'avais envie de ça.

Mais ça peut dérouter le public...
Oui. Et puis, j'ai réalisé qu'il y avait des choses importantes pour moi que je devais dire en français. Et finalement, je crois que ce qui me représente le plus c'est cette double-face. Je crois que j'adore écrire dans les deux langues, passer de l'une à l'autre dans un même titre sans qu'on s'en rende vraiment compte.

Quels rapports y a-t-il selon vous entre les différentes formes d'art, la peinture et la musique par exemple, et la politique, pour revenir à ce film réalisé par votre sœur ?
Pour moi, les liens entre la peinture et la musique sont infinis. Ma mère est peintre. Dans ma famille maternelle, j'ai beaucoup de membres qui travaillent dans le milieu du théâtre. L'aspect visuel est donc très important pour moi et nourrit beaucoup mon écriture. Le lien est intime. Mais il est subjectif. De manière plus objective, je ne pourrais pas répondre. Sur "Pays sauvage", je parlais d'un film sonore. Je parlais en termes de sons et de textures. Le lien à la politique, il est plus compliqué pour moi. Je suis une grande admiratrice de Bob Dylan. Je pense qu'il a réussi à créer un lien dans un instant clef entre ces deux choses, presque malgré lui. En tout cas, il a eu un regard sur le monde et son pays à un moment où c'était important. Il l'a dit et ça a changé beaucoup de choses. Il n'est pas le seul mais je pense à lui. Je ne pense pas du tout être capable de faire ce qu'il a fait, ou alors ce sera fugace.

Pourtant, vous abordez certains thèmes politiques dans vos titres, même si cela passe par l'image...
Je me sens effectivement très concernée, investie et engagée pour plein de choses politiques dans ma vie personnelle. Ça ne regarde que moi ! Il est vrai que ça s'est fait sur ce disque, sur les titres "Vole le chagrin des oiseaux" et "Parmi les cailloux", qui parlent de choses de manière très métaphorique, mais qui parlent en fait de choses effectivement politiques. Je trouve que c'est compliqué dans une chanson de dire quelque chose d'intelligent et utile sur des sujets importants, vitaux et humains. Je parle avant tout d'émotions et du besoin de garder un regard sur ces choses. Renaud sait faire ça. Moi je suis incapable.
la Redaction
Pour en savoir plus sur Emily Loizeau, visitez emilyloizeau.fr et sa page Facebook.
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Regardez le clip "Vole le chagrin des oiseaux" d'Emily Loizeau :

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Invité
le 11/09/2012, 17:11
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Bonne interview. Intéressant de savoir comment elle a construit son album. Pas mal l'anecdote sur la rencontre avec Camille.

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