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Interview
dimanche 04 octobre 2020 12:29

Asaf Avidan en interview : "Je ne fais pas de la musique pour décrocher un tube"

La voix unique d'Asaf Avidan résonne à nouveau sur l'album ''Anagnosiris'', fruit d'une profonde réflexion personnelle sur la vie, la solitude et la condition d'artiste. Entre les murs d'un luxueux hôtel parisien, l'artiste israélien raconte avec un brin de philosophie la naissance de ses nouvelles chansons.
Crédits photo : Paolo Santambrogio
Propos recueillis par Yohann Ruelle.

Te voici de retour avec un nouvel album intitulé ''Anagnosiris'', un terme peu familier qui désigne une découverte, une révélation. Quelle a été la tienne ?
Ce terme désigne une découverte mais une découverte spécifique, celle d'un personnage sur sa propre identité après la révélation d'une vérité qu'on ignorait...

« Je suis passé par une crise existentielle »
Justement, quelles vérités as-tu découvert durant le processus de création ?
Je pense que j'ai voulu employer ce mot presque dans un sens ironique. C'est un concept qui marche très bien pour Aristote en termes de narration et dramaturgie. Pour moi ce fut une expérience un peu contradictoire car plus j'avançais dans mon exploration personnelle, plus je creusais profondément, plus cela devenait flou et insaisissable. Au début, j'ai entamé un lent processus pour me guérir. Je me disais : "Je ne suis pas assez talentueux, je ne suis pas assez honnête. Qui je suis ?". Je suis passé par une crise existentielle en m'approchant de mes 40 ans, pour résumer ! J'ai eu le temps de la sonder car j'ai mis un coup d'arrêt à mes tournées pendant un an. Et c'est en lisant une thèse de poésie que j'ai eu mon moment "eureka ! " : ce concept fonctionne super bien pour une histoire mais n'a aucun rapport avec la vraie vie. Parce que l'existence est chaotique. Prenons la table où tu viens de poser ton dictaphone par exemple. C'est une jolie table en verre. Si tu t'approches, tu verras de la poussière, des micro-rayures. Avec un microscope, tu verras les particules qui la composent puis les atomes de sa matière. Soudainement, tout devient statistique, chaos, multitude et simultanéité. C'est comme ça que je me suis senti. Quand je chante ''Anagnosiris'', je chante en réalité la quête d'un lien cohérent dans toute cette nébuleuse d'émotions à l'intérieur de moi. (Il s'interrompt) Désolé, c'est une longue réponse pour une courte question. (Rires)

C'est une quête qui peut durer toute une vie : chercher sa place dans l'univers...
C'est la quête ultime. Il n'y a rien d'autre. Je ne crois pas en Dieu, je ne crois pas en la prédestinée. Je sais juste que nous sommes, au fond des choses, le résultat des lois de la physique, de la chimie et de la biologie. Simplement ça. On a cette faculté de regarder au fond de nous-mêmes. Ce serait presque un blasphème de ne pas le faire. Si on se contente de suivre la vie des gens sur les réseaux sociaux, jouer à des jeux vidéos ou regarder "Game of Thrones", nous n'utilisons pas notre vrai potentiel. Pour ce qu'on en sait, nous sommes peut-être les seuls êtres de l'univers à avoir conscience de soi. Si on ne se penche pas sur la question, nous ne sommes plus humains. C'est un crime contre notre humanité.

« La pandémie nous a mis face à un miroir »
Cet album a été enregistré dans le studio que tu as aménagé dans la maison italienne où tu résides. A quoi ressemblaient tes journées ?
Ce fut un processus très solitaire. Il y avait parfois de la tristesse mais surtout beaucoup de paix. Ça faisait très longtemps que je ne m'étais pas enfermé de la sorte dans un endroit. J'ai une petite amie, on est amoureux et tout se passe à merveille. Cette phase de création était toutefois si personnelle que c'était comme si aucune autre personne était dans la pièce. La nature m'a beaucoup inspiré. Je vis dans une ferme, un grand espace verdoyant avec des plantes. Il faut savoir que je suis quelqu'un de très très très impatient dans la vie. Là, je me suis retrouvé à planter des graines qui deviendront de grands et magnifiques arbres et à m'imaginer à quoi mon jardin ressemblera dans 20 ans. Ce fut une expérience assez novatrice et j'ai le sentiment que ça s'est enraciné dans ma façon de créer ces chansons.

Le confinement imposé avec la crise sanitaire a-t-il eu un impact sur ta vision globale du disque ?
Pas tant que ça. Je m'étais en quelque sorte confiné avant l'heure en prenant une pause dans mes concerts ! 80% des chansons étaient déjà écrites avant que la pandémie ne nous frappe. Toutes ces réflexions sur l'insignifiance de nos vies et notre impuissance face au cycle naturel des choses étaient déjà présentes. Ce sont là des thèmes importants de nos existences car tout ce qu'on fait est une réaction à cette peur d'être invisible. La pandémie nous a mis chacun face à un miroir. C'était donc une évidence que ces chansons, qui parlaient du même sujet sans le savoir, trouvent leur place sur ce disque.

Regardez le clip "Lost Horse" d'Asaf Avidan :



« Il y a beaucoup d'espoir dans mes chansons »
Considères-tu ta mélancolie, que l'on ressent à travers ta musique, comme un fardeau ou une bénédiction ?
Ce n'est ni tout à fait l'un ni tout à fait l'autre. Je suis allergique aux mensonges et je cherche la vérité. Et ça depuis très très jeune. Je me revois à 4 ans courir vers ma mère et lui poser des questions sur la mort. "Pourquoi devons-nous mourir ?" La pauvre, je la plains. (Rires) Je suis très sensible à la malhonnêteté et ça commence par moi-même. S'interroger mène à une stratosphère d'émotions superficielles, qui peuvent être l'espoir et la joie mais aussi la tristesse et la mélancolie, la haine et la colère, une palette qui, si tu y prêtes suffisamment attention, provient de cette peur universelle et inhérente provoquée par la conscience. En sachant que tu es toi, fatalement tu te fermes à tout le reste. Tout ce qu'on essaye de faire est de toucher les autres et se voir à travers le regard des autres, mais en définitive, on est seul avec soi-même. On ne traduit le monde qui nous entoure qu'à travers notre propre personne. C'est si fascinant à mes yeux de comprendre que tout ce qu'on fait, de la religion à l'art, est une façon de se connecter à un univers inhospitalier. Ce n'est donc ni un fardeau ou une bénédiction : c'est un penchant naturel. Quand on me parle de mes textes sombres, je ne suis pas tellement d'accord avec l'interprétation qu'on en fait. Il y a aussi beaucoup d'espoir dans mes chansons.

Être un artiste reconnu, recevoir l'amour du public, ça aide se sentir heureux ?
(Du tac au tac) Pas. Du. Tout. Pas le moins du monde. Je ne dis pas que je ne respecte pas ou apprécie l'écho que je reçois mais, encore une fois, ce que nous traversons est une odyssée personnelle. Trouver l'amour et la paix, savoir vivre le présent, c'est déjà tellement difficile à obtenir, y compris avec ses amis proches, ses partenaires ou sa famille. Alors imaginer que des inconnus qui n'ont pas la moindre idée de qui vous êtes réellement puissent vous rendre heureux est absurde. Quand des personnes me disent ''Je vous adore, j'aime votre musique'', ce qu'elles veulent vraiment dire c'est : ''Quelque chose dans ce que tu fais m'aide à me regarder''. Elles font un transfert d'elles-mêmes dans mes chansons. Et tout ceci n'a pas vraiment d'importance. Je ne m'en attribue pas le mérite. Elles n'ont aucune idée de qui je suis, en fin de compte. Mais c'est une belle relation. Les gens se servent et abusent de moi comme ils en ont besoin. C'est ça le pouvoir d'un artiste.

« C'est dans le vide qu'on trouve du sens »
Bien qu'introspectifs, il y a des titres de l'album qui sonnent de manière très joyeuse. Je pense à ''900 Days'' et son choeur gospel, par exemple.
C'est ça le secret. La vie est bien trop triste pour être présentée de façon triste. Je pense souvent à Billy Idol et ce demi-sourire en coin qu'il arbore. Il faut de l'humour. Il faut de la dérision. On trouve beaucoup de joie dans la tristesse. C'est dans le vide qu'on trouve du sens. J'ai essayé d'incorporer cette idée dans les chansons, en insérant justement des éléments gospel. Qu'est-ce que le gospel ? Transformer la dureté de la vie en quelque chose de beau, en particulier avec cette conception très catholique que la souffrance fait partie du cycle de la vie et que nous trouverons notre salut seulement dans l'au-delà. Le gospel est chanté par des Afro-américains qui descendent des esclaves, des gens qui ont connu de véritables souffrance et pourtant, leur musique paraît si joyeuse, si positive. Je crois sincèrement que ça fait partie de notre métier : rappeler qu'on est au moins vivant, le temps d'une chanson.

Tu as toujours utilisé ta voix singulière comme un outil. Te souviens-tu de l'instant où tu t'es rendu compte de son pouvoir ?
La toute première fois que je me suis produit devant un public. (Sourire) A l'époque, j'étais un graphiste-animateur pour le cinéma qui écrivait quelques chansons. Et puis un soir je suis monté sur scène, personne ne m'avait entendu chanter mes textes auparavant. Il y avait six ou sept personnes dans le bar. Tout le monde buvait une bière et parlait fort. Je me souviens précisément qu'au moment où j'ai commencé à emplir l'espace avec ma voix, tout le monde s'est figé. Il y avait une telle dissonance entre mon allure et ma façon de chanter ! Je me rappelle avoir ressenti une puissance insoupçonnée et être immédiatement accro à cette sensation. J'avais 26 ans. Je me suis mis tardivement à la musique.

Regardez le clip "Earth Odyssey" d'Asaf Avidan :



Tu as acquis une grande popularité en 2012 grâce au remix ''One Day / Reckoning Song''. C'est important d'avoir un tube ?
La seule chose qui compte, c'est le but. Si ton ambition est de devenir célèbre, fais ''The Voice'', ''X Factor'' ou n'importe quelle émission de télé. Si ton objectif est de faire de la musique qui a du sens pour toi et qui peut éventuellement toucher les gens, le succès ne peut pas être la finalité. Ça peut être un moyen de continuer à faire de l'art et se connecter à davantage de personnes. Il n'y a pas de conflit entre l'intégrité artistique et l'aspect commercial de la musique, simplement une distinction. Je ne fuis pas le succès. Si demain NRJ ou RTL veut jouer mes chansons, tant mieux ! Mais ce n'est pas la raison première pour laquelle je crée de la musique.

« La vérité est une révolution »
Avec ce qu'il passe actuellement dans le monde, crois-tu que la musique peut faire une différence ?
J'ai longtemps pensé que faire de la musique était extrêmement égoïste, qu'il ne s'agissait que d'une façon d'extérioriser des sentiments intérieurs complexes. Et puis il y a quatre ans, alors que j'étais en tournée du côté de la Pologne, Leonard Cohen, mon idole, est mort et Donald Trump a été élu président des États-Unis. Ces deux événement distincts se sont en quelque sorte mélangés dans mon esprit. J'ai réalisé que nous venions de perdre un gentleman dont les idéaux étaient l'authenticité et la sincérité et que nous avions gagné, en échange, du populisme, de la xénophobie, de la malhonnêteté et de l'étroitesse. Avec la perte de Leonard Cohen mais aussi de David Bowie et de toute une génération d'artistes, je me suis rendu compte que c'était à mon tour de prendre la relève, de transmettre des messages. Je ne me compare aucunement à eux, mais... Quelqu'un doit endosser ce rôle. C'est une prise de position politique. Dans ce monde de mensonges, n'importe quelle parcelle de vérité est une révolution. Soudainement et depuis, la musique, l'art et toute forme d'éducation par l'art m'apparaissent comme des clés pour bâtir un meilleur monde. La culture est notre garde-mémoire. Que restent-ils des anciennes civilisations ? Seulement les oeuvres artistiques, architecturales et cérémonielles qu'elles ont laissées derrière elles. Une trace de main peinte sur les murs d'une grotte nous en apprend plus que tout le reste : nos ancêtres étaient comme nous, ils voulaient simplement laisser une trace de leur passage sur Terre.

« Pourquoi les salles de concerts restent fermées ? »
Tu partiras en tournée l'année prochaine. Comment perçois-tu, en tant qu'artiste, la situation actuelle avec les salles de spectacles fermées et les nombreux concerts reportés ?
Je suis partagé entre deux petites voix dans la tête. Bien sûr que nous devons veiller à la santé de tous et suivre les recommandations de la science. En revanche, j'ai du mal à comprendre certaines décisions qui semblent viser spécifiquement la culture et l'industrie du spectacle. Je me baladais hier au bord de la Seine et j'ai vu défiler un bateau-mouche sur lequel une immense foule faisait la fête. C'est à se demander comment l'embarcation tenait sur l'eau ! J'ai remonté une rue et j'ai vu ces gens fumer et boire un verre en toute insouciance à la terrasse d'un bar, sans porter de masque. Et pourtant, même des concerts dans des petites salles ou à l'air libre ne sont pas autorisés. Je ne suis pas la logique, personne ne la comprend. On nous dit : ''Attendons de voir ce que ça donne l'année prochaine''. Mais les acteurs du monde culturel ne sont pas en mesure d'attendre un an. Oublions un instant les artistes : il y a des auteurs, des musiciens, des techniciens, des promoteurs, des producteurs, des agents de sécurité, toutes ces personnes qui dépendent de la scène. Si les salles de cinéma sont ouvertes, pourquoi pas les salles de concerts ? Je ne comprends pas. Maintenant, il est essentiel que nous prenions nos précautions pour endiguer cette pandémie. Mais ce doit être l'affaire de tous.

Yohann RUELLE
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