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Interview
dimanche 13 juin 2021 12:30

Noé Preszow en interview : "Je crois vraiment qu'on va le changer ce monde"

Véritable révélation de la chanson française, Noé Preszow impressionne avec son premier album "A nous". Quelques mois après sa nomination aux Victoires de la Musique, l'artiste se confie sur ses chansons militantes, son engagement, son enfance ou encore les violences policières.
Crédits photo : Victor Pattyn
Propos recueillis par Julien Gonçalves.

Tu as sorti ton premier album, "A nous" durant cette période aussi étrange qu'inédite. Qu'est-ce que tu ressens ?
De toute façon, sortir un album c'est bizarre... Je ne sais pas s'il y a de bonne période. Il y a quelque chose d'étrange qui se passe dans le corps et dans l'esprit. Il y a quelque chose d'un peu inquiétant, cette envie que cet album ne sorte pas le vide. Je me sens chanceux d'avoir signé avec la bonne maison de disques, d'être heureux de mon disque. Le fait d'avoir passé un an et demi en studio, d'avoir consacré beaucoup de temps à l'écriture et à l'enregistrement, ça fait que les chansons ne vont pas être périmées tout de suite. J'ai confiance en mes chansons et sur mon envie de défendre ce que je fais. Après, il faudrait être complètement fou pour dire que c'est la meilleure période, c'est compliqué pour tout le monde, tout le monde est à bout. Je peux être désespéré, et il paraît que ça s'entend dans mes chansons, mais la flamme ne s'éteint jamais. Je suis toujours prêt pour la bataille.

« Il y a des critiques plus difficiles que d'autres »
D'autant que l'accueil est super bon...
Oui, j'ai cette chance là. Après, il y a des critiques plus difficiles que d'autres... Les chansons passent à la radio depuis le jour 1. C'est fou ça aussi ! J'avais très envie que la Belgique, autant que la France, joue le jeu. Et c'est le cas depuis la sortie de "A nous", et aussi pour "Que tout s'danse". Je ne me dis pas que c'est gagné, rien n'est jamais gagné, mais c'est peut-être un peu plus gagné quand on est devant son public, dans une grande salle. Sinon, ce n'est que de l'inquiétude ! Mais il faut que je m'éduque à me réjouir et à accepter le moment présent.

Tu as toujours su que tu deviendrais chanteur ?
Même avant de faire mes chansons, je savais que je serais chanteur. Pour moi, la vie c'était ça. Il y a eu des périodes dans ma vie où j'avais l'impression d'aspirer à quelque chose de plus minimaliste, de plus confidentiel. Je sais pas, j'étais avec moi-même, je pensais que ça me suffisait. Quand j'ai écrit "A nous", c'est comme si je m'étais souvenu de mon rêve d'enfant. Pendant des années, je n'écoutais plus ce que j'écoutais enfant, Renaud etc. Et d'un coup, je me suis rapproché de ça. Après, on n'est pas plus ou moins artiste si on passe à la radio ou à la télé, mais j'aime les grandes salles, j'aime quand le public chante, j'aime les chansons qui provoquent ça. J'aspire à ça.

C'était vital dès le début pour toi d'assumer, d'incarner, de défendre tes chansons, plutôt que de les donner à d'autres par exemple ?
Oui, complètement. J'ai fait peu de reprises, ça va venir, il en est question de temps en temps pour des duos... Mais c'est vrai que j'ai toujours été animé par mes propres chansons. Il m'arrive maintenant d'écrire pour d'autres, mais ça a toujours été clair que j'allais écrire mes propres chansons et les chanter. C'est ça que j'aimais chez les artistes, même s'il y a des exceptions comme Johnny Hallyday. Il y en a quelques uns qui sont très bons et qui sont seulement des interprètes. Mais les artistes qui me faisaient rêver, ce sont ceux les auteurs, compositeurs, interprètes, arrangeurs, producteurs, qui écrivent un bouquin par ci...

Regardez le clip "Que tout s'danse" de Noé Preszow:



« Ecouter Renaud à 6 ans, ça m'a mis en colère »
Qu'est-ce que l'écriture t'a permis?
J'étais un enfant tourmenté. Je crois que c'est dans le sang, il y a une dose inconsciente. Le fait d'écouter des chansons comme celles de Renaud à 6 ans m'a mis en colère. Je suis devenu un être humain en colère parce que tout à coup j'avais conscience des inégalités entre élèves, des absurdités, ou le rapport à l'autorité. Bizarrement, ce que je soigne par la chanson aujourd'hui c'est venu par la chanson. ça m'a tenu éveillé face à l'horreur du monde. J'étais un enfant solitaire parce que je l'étais dans ma façon d'être, dans ma méfiance vis-à-vis des autres êtres humains. Je suis toujours le même, je suis à la fois un bulldozer et aussi très effrayé et très fragile. Mes chansons m'ont permis de dire tout ce que je n'arrivais pas à dire. Pour moi, la vie est trop courte pour s'imposer le tempo des autres. J'aime l'énergie et la surprise du dialogue, mais quand même on ne peut pas passer sa vie à s'adapter au tempo des autres. Et la pratique artistique permet d'imposer son propre tempo, à soi et aux autres en partageant.

Tu étais comment enfant ?
Du fait de la musique que j'écoutais, j'étais un peu vu comme quelqu'un d'à côté. Bizarrement, à l'enfance, ça se joue un peu à ça. Je n'étais pas à l'aise avec mon corps. Toutes les normes imposées par la société... Je ne suis pas du genre à être un étendard, mais forcément, je n'étais pas maigrichon, je me prenais quelques claques assez régulièrement. Je ne m'apitoyais pas sur mon sort mais je me disais que ma revanche, ce serait d'écrire des chansons.

« L'art vient d'une douleur, sinon c'est du divertissement »
Dans "Les armes que j'ai", tu chantes "J'ai tellement mal partout que je n'ai mal nulle part". Ecrire ça vient toujours d'une douleur ?
Je crois, oui. D'autres diront le contraire, mais je n'y crois pas forcément. Ou alors ce n'est pas de l'art, c'est du divertissement. L'art ça vient d'une douleur, d'une frustration, d'une honte, d'un regret. Et en même temps, je suis plein de vie, je ne suis ni sinistre ni morbide. Toutes les failles, c'est la vie. C'est avec ça qu'on fait des chansons. S'il n'y a pas de faille, de honte, d'empêchement, il n'y a pas d'oeuvre.

On ressent à l'écoute de l'album, et c'est assez fort, une vraie urgence de dire, de scander. D'où est-ce que ça te vient ?
Et pourtant, c'est un album de reconstruction. Si je réécoute mes démos, c'était moins bon j'espère, moins abouti, je gueulais, je jouais de la guitare très vite, il y avait une vraie nervosité. Je vois ce que tu veux dire, et ce sont des qualités, et je sens que c'est en live que mon chant prend son envol. C'est vrai que j'ai toujours aimé les artistes qui font corps avec leurs textes. Le texte ce n'est pas de la déco, la musique non plus. C'est du 50/50. Je n'ai pas l'impression d'être quelqu'un qui surarticule. Mais l'articulation et le coeur qui bat, ça doit transparaître dans une chanson. C'est ça qui fait que, même des années après, quand on retombe sur la voix de Barbara, sur scène... C'est dans l'intimité de la voix, dans la respiration, qu'on entend tous ces trucs-là. C'est ça qui reste après 50 ans. Même chez Goldman ou Renaud, qui sont à leur façon des chanteurs à voix, on sent que ça vient du corps, ça sort tout seul. Il faut que ça vienne des tripes.

Regardez le clip de Noé Preszow, "Cette route-là" :



Dans "Les armes que j'ai", tu chantes "Quand on me donne cinq minutes face à des gens bien droits, pour prouver que ça vaut la peine qu'on mise sur moi", et tu parles aussi de lettres de refus. On t'a souvent dit non ?
C'est une question de point de vue. Mes chansons m'aident à faire le point, parfois à faire la paix ou la guerre. Après avoir écrit cette chanson, je me suis demandé : "Est-ce que c'est vrai ?". Parce que j'ai aussi tenu tête à beaucoup de gens, et donc j'ai dit non aussi quelque part. Dès lors que j'ai écrit "A nous", ça a été très vite. Mais avant il y a eu tous ces "non". On ne comprenait pas mes chansons de six minutes, je ne voulais faire aucune concession et je n'en fais toujours pas. La forme a changé mais je ne me suis jamais dit : "Tiens je vais faire une chanson qui passe à la radio, il faut des singles". Je me suis retrouvé confronté à pas mal de personnes qui essayaient de... parler à ma place. Je me suis pris beaucoup de baffes mais elles sont devenues des chansons.

« Je me suis pris beaucoup de baffes mais elles sont devenues des chansons »
C'était nécessaire j'imagine aussi pour toi, pour en arriver-là...
Oui... Surtout, le temps que j'aiguise ma plume et que je précise mes intuitions sonores, le monde a changé et le monde de la musique a changé aussi. Il y a beaucoup plus de place aujourd'hui qu'il y a six ou sept ans, sur les ondes et dans les médias, pour l'intimité, les fêlures, la colère, les doutes et les convictions poético-sociétales. C'est à l'image des manifs où il y a désormais plus de jeunes et de très jeunes que d'anciens. C'est donc à la fois excitant et presque logique pour moi d'arriver sur "la grande scène" à ce moment-ci de notre Histoire.

Tu as cru que ça ne se ferait jamais ? Que tu étais trop en décalage ?
C'est ça qui est hyper bizarre. Je me demande comment j'ai fait pour rester vivant, mais c'est parce que j'ai beaucoup marché, à la ville comme à la campagne, parce que j'ai été voir de bons films, à la Cinémathèque et ailleurs, car c'est aussi ma grande passion. Je me suis forcé à la vie un peu. En tout cas, je me suis toujours relevé. Au fond de moi je savais que ça arriverait mais plus le temps passait et plus je me dis que ça n'arriverait pas. (Rires)

Tout a commencé l'an dernier pour toi avec la chanson "A nous". Tu avais envie de faire un hymne à l'origine ?
La base, c'était un hymne pour moi-même, une autocélébration. "A nous", c'était un moment de désespoir. C'est dans ma nature. A la fois, il faut se laisser aller au fond, on n'est pas dans une dictature du positivisme, mais d'un coup il y a eu un sursaut de vie. La formule du "nous", assez nouvelle pour moi, est venue comme ça naturellement, et à force de me balader dans la ville, je sentais que je n'étais pas tout seul à être à la fois hyper conscient de son époque, d'y voir tous les dangers mais aussi toutes les possibilités. Il y a la place pour changer le monde, on la voit cette jeunesse-là, à laquelle je me sens appartenir.

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« Les violences policières, il y avait une urgence d'en parler »
Dans "Le monde à l'envers", l'une de mes préférées, tu nous plonges dans le chaos d'une manifestation. Et dans "L'étang", tu espères que "les flics apprennent à se tenir". C'était important de parler des violences policières, un sujet très fort et très actuel ?
Oui et je m'en suis senti légitime comme je fais des manifs depuis que j'ai six ou dix ans. (Rires) J'ai beaucoup vu ça. On s'est rappelé avec un pote une manif où la cavalerie nous avait déboulé dessus alors qu'on militait contre les centres fermés, ces prisons où on met les sans-papiers. Ce sont d'ailleurs des termes horribles... Ça a toujours été dans mes carnets, et puis il y a eu cette période l'an dernier. J'avais une chanson dont j'avais que le refrain. Et puis j'ai fait une manif pour la santé juste après le premier confinement, et là on me raconte que des potes ont été blessés. C'était vraiment le monde à l'envers ! Je sentais qu'il y avait une urgence d'en parler.

Tu te qualifies d'artiste engagé et militant, j'imagine ?
Oui mais ce qui est intéressant c'est de confronter cette espèce de veine militante ou contestataire à l'autre monde qui m'a bouleversé, plus pop, celui de Christophe ou The Cure. C'est ça qui m'intéresse. Aujourd'hui, il y a plein d'artistes qui restent très chansons, très proches des belles années de Maxime Le Forestier, qui refont un peu ça, et c'est vrai que souvent il manque une dimension sonore voire onirique. Même si j'aime ce qui est frontal et engagé, ça n'exclut pas la recherche sonore. Tu vois, "Exil", il y a d'autres chansons qui parlent du même thème. Mais ce que je trouve intéressant c'est qu'on puisse se raconter plusieurs histoires en l'écoutant. Et que ce soit pas juste genre "Ouvrez les frontières", même si c'est ça. Pour moi, dès qu'on écrit avec ses tripes et son âme, on est engagé. On est nombreux et nombreuses à le faire. Dès qu'il y a une vraie vocation intime, c'est engagé mais la question sociétale, ça m'a toujours bouleversé.

« Je crois très fort en ma génération »
D'autant que le regard sur l'engagement a changé depuis quelques années...
Le militantisme et l'engagement, ce n'est plus un gros mot. Il y a quelques années, c'était mal vu même en termes artistiques. L'engagement et la poésie ne sont désormais plus considérés comme des trucs poussiéreux. Tout ça n'a jamais cessé d'être vrai au niveau d'un certain rap, mais c'est peut-être plus récent en pop. Maintenant, tout le monde a compris que c'est en manif que ça se passe.

Dans "Les poches vides", qui est très touchante, au début tu parles d'un homme qui, au fil de sa vie, a changé, n'est plus aussi flamboyant. Tu redoutes toi aussi qu'avec l'âge, et peut-être le succès, ça amenuise ta capacité à regarder le monde, à te révolter ?
C'est marrant, tu es la première personne à en parler comme ça. C'est vrai que c'est aussi ça dans la chanson... Oui c'est une crainte, car on ne se voit pas vieillir jusqu'au jour où on est vieux. Vieillir, c'est ni perdre ses cheveux ni changer physiquement, vieillir c'est perdre cette flamme là, qu'elle soit poétique ou politique. La réponse à la question "Serais-je un adversaire éternellement ?", c'est oui. Après est-ce que ce sera en étant toujours aux manifs ou à la campagne et en m'occupant d'animaux, les pieds dans l'eau ? Ce sera peut-être ça... En tout cas, je n'y avais pas pensé mais ce que tu dis me fait réfléchir. Ce n'est pas une chanson de vieux "Les poches vides" en fait, c'est une erreur. C'est une chanson qui parle d'abord aux gens de mon âge. Un jour, ma génération et celle d'avant, ce sera nous dans une chambre d'hôpital - et le plus loin possible j'espère - à se dire : "Est-ce qu'on a changé ce monde ?". Et nos enfants qui diront qu'on n'en a pas fait assez... Mais je crois vraiment qu'on va le changer ce monde. Je crois très fort en ma génération. Et le fait de faire ce disque m'a aidé à y croire.
Julien GONCALVES

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