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Retour sur un succès | Back To Black, Amy WinehouseMai 2008, un samedi soir ordinaire à l’entrée d’un pub branché de Londres. Une jeune femme aux genoux écorchés et au regard hagard insulte vaguement deux gars presque aussi éméchés qu’elle. Dans ses yeux, outre l’injection de substances douteuses quelques heures au préalable, on devine la terreur et la liberté. Terrorisée par son statut, libérée par les paradis artificiels.
Cette jeune femme longiligne à la chevelure improbable s’appelle Amy Winehouse. D’un seul disque magistralement réussi, Back to Black, elle a mis à mal la supposée crise du disque et prouvé qu’une inspiration ultra-bien sentie et quelques efforts pour paraître iconoclaste permettaient encore de concilier succès commercial (9 millions d’exemplaires ont trouvé acquéreur à ce jour) et critique au 21ème siècle.Londonienne de souche, juive de confession et diva soul 60’s de passion, Amy s’est vue offrir pour ses 20 ans un contrat chez Island Records, maison réputée pour son flair affiné (Portishead, The Killers, Mariah Carey post-dépression, etc.) et commercialise un premier opus moyen mais révélateur d’une voix motownesque d’un autre temps, chantant avec assurance et dédain des mots bruts mais liés, intimes mais organiques, dépouillés mais passionnés. Frank (fraîchement réédité en version Deluxe) reçoit un accueil critique à la hauteur des promesses de son interprète et propose un nom à suivre au public branchouillard. L’époque ne peut être plus propice : le trash est glamourisé, Kate Moss s’offre un come-back fulgurant en sniffant face caméra, les freaks font du fric en laissant la pudeur au placard. Qu’offrir de mieux au public ainsi conditionné qu’une dépressive camée se permettant d’être scandaleusement talentueuse et de réincarner de son petit corps blanc, frêle et tatoué la quintessence de la soul black, black par la peau et black par les mots… ? L’arrivée de Mark Ronson, bidouilleur british des plus brillants, parmi les amis d’Amy sera le facteur déclencheur : fin 2006, Rehab, ode à la non-désintoxication, débarque sur les ondes anglaises et rafle la mise. Les singles suivants ne dérogeront pas au succès désormais établi, l’aura d’Amy s’étendra sur toute l’Europe puis aux Etats-Unis, les éloges de toutes les presses et les récompenses pompeuses pleuvront, le monde aime La Winehouse et se délecte de ses frasques les plus scabreuses en dégainant l’excuse d’avoir acheté son disque. Les concerts privés accordés aux médias des pays acheteurs voient défiler attachés de presse débordés et agents sous anxiolytique, tous paralysés à l’idée que leur employeuse finisse par succomber à l’overdose en direct. On apprit récemment que les pontes d’Island Records avaient menacé leur pouliche d’une rupture définitive de contrat si elle n’arrêtait pas ses conneries au plus vite. Une telle hypocrisie est amusante lorsqu’on repense aux propos tenus dans le premier single que ladite maison de disque avait dressé en étendard deux ans plus tôt (et aux 124 propositions de contrats que recevrait Amy dans les 10 minutes si un tel événement se produisait), mais résume en quelque sorte la bipolarité de notre temps : nous défendons la dignité mais dégustons les écarts les plus flagrants, nous fustigeons le trash mais n’en perdons pas une miette. Amy n’est rien d’autre que notre fantasme absolu. Vive Amy. Rédigé par Spencer Mag C.I.F., le dimanche 01 juin 2008
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