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Interview
dimanche 08 mai 2022 12:20

Ibeyi en interview : "Aujourd'hui, on ne s'excuse plus d'être uniques et différentes"

Ibeyi est de retour avec "Spell 31", l'un des plus beaux albums de l'année. Pure Charts s'est entretenu avec les soeurs jumelles Naomi et Lisa-Kaindé Diaz pour décrypter ce somptueux disque qui mêle influences du monde entier et thématiques spirituelles. Interview !
Crédits photo : Suleika Muller
Propos recueillis par Théau Berthelot.

Vous êtes de retour avec "Spell 31", votre premier album en 5 ans. Comment est-il né ?
Lisa-Kaindé Diaz : Sur ces cinq ans, on a tourné pendant deux ans puis ensuite il y a eu le corona qui a débarqué. De toute manière, on s'était dit qu'on allait prendre du temps pour nous, pour grandir et se réaligner. Dans nos têtes, on s'est dit qu'on allait voyager, retourner à l'école... Et en fait non, on était à la maison. Mais en fin de compte, ça nous a vachement aidées car on a pu regarder en arrière et être fières de ce qu'on avait fait. On n'avait jamais pris le temps.
Naomi Diaz : On l'était mais pas comme ça quoi... On s'est rendues compte de tout ce qu'on avait parcouru en presque 10 ans.
Lisa-Kaindé Diaz : On avait aussi envie de célébrer les choses qu'on n'avait pas pris le temps de célébrer. Le fait que Naomi et moi sommes jumelles, Ibeyi, le fait d'avoir fait des tournées internationales ainsi que deux beaux albums... C'est quand même quelque chose de réécouter des chansons qu'on a écrites entre 15 et 18 ans et de se rendre compte que ça tient toujours la route. Et enfin, ça a été des années un peu dures pour moi et pour le monde. Donc on avait envie de se soigner, de se faire du bien à travers la musique, de chanter nos plaies, nos peines, de les enlever pour qu'elles disparaissent... Et je pense que c'est ce qu'on a fait avec cet album. Ça a été un album thérapeutique à faire.

« On n'a jamais pris le temps d'être fières de ce qu'on a fait »
J'ai lu que pour sa conception, vous avez fait les choses d'une façon complètement différente de d'habitude. C'est-à-dire ?
Naomi Diaz : Pour les deux premiers albums, on se rejoignait toujours en studio avec Richard [Russell], avec qui on coproduit, Lisa et moi en même temps. Et donc on produisait comme ça. Pour celui-là, Richard et moi on a eu l'idée de partir que tous les deux dans une maison à la campagne, pour faire des prods, pour s'éclater. Juste nous en train de créer. Quand Lisa est arrivée, on avait fait 30 ou 40 prods, elle s'est assise et la première chose qu'elle a faite c'était d'écouter tout ce qu'on avait fait. Finalement, toutes les chansons ont dû s'adapter aux prods alors qu'avant les prods s'adaptaient aux chansons. Je pense que ça a rendu les chansons plus fortes et meilleures car ce sont nos deux mondes qui sont bien ensemble.
Lisa-Kaindé Diaz : Et plus équilibrées aussi !

Comment on reçoit et on écoute 30 ou 40 prods d'un coup ?
Lisa-Kaindé Diaz : C'était un choc ! Ils avaient commencé à faire de la musique pendant 10 jours tous seuls. Je venais d'arriver et eux étaient très relax car ils avaient fait beaucoup de travail. Alors que moi, j'étais dans une toute autre énergie parce que j'arrivais. J'arrêtais pas de dire "Bon on fait ça maintenant" et ils étaient là "Oh, respire !" (sourire). Déjà on était dans deux énergies différentes ! Et puis, la première prod je trouve ça génial, la deuxième, la quatrième, la cinquième... Au bout de la trentième, je ne savais pas trop comment mes chansons allaient entrer dans ces prods. J'ai eu un petit moment de panique, je me demandais comment les chansons allaient sublimer les prods ou arriver à être à leur niveau. Je partais de piano-voix et les prods c'était de la jungle, du reggaeton, du hip-hop... Ça allait dans tous les sens mais elles étaient toutes belles et j'avais envie de leur rendre hommage, et en même temps, j'avais envie de rendre hommage aux chansons donc c'était un peu compliqué. Et puis en fait pas du tout : les chansons se sont étirées, elles ont pris du muscle. C'était beau de voir qu'elles pouvaient totalement s'étendre et rentrer dans les prods.



« Ça a été un album thérapeutique à faire »
L'album s'appelle "Spell 31", en référence à une prière du "Livre des morts égyptiens". Pourquoi cette inspiration mythologique ?
Naomi Diaz : On ne l'a pas choisi, c'est quelque chose qui est venue à nous en fait. Le livre était par terre, et à un moment Richard m'a demandé d'ouvrir le livre, parce qu'il nous dit souvent "Ouvre ce livre, regarde ces paroles...". On l'a ouvert et on est tombées sur "Spell 31" et on s'est dit que c'était une belle incantation, que ça protège. On a voulu appeler l'album comme ça parce que c'était comme un signe de protection pour nous, pour cet album et pour la vie de cet album.
Lisa-Kaindé Diaz : Et puis cette incantation est quand même extraordinaire parce que non seulement elle te protège, mais en plus elle te rappelle qu'il y a de la magie en toi, qu'il y a de la force, quelque chose de beau. Quand on a commencé le projet, on est tombées sur cette incantation le deuxième jour de studio et on s'est senties pousser des ailes. On s'est dit qu'on était prêtes, que tout était là. Pour nous, faire un album c'est ça aussi : être attentif aux signes de l'univers, les capter au bon moment. On aurait pu le lire, se dire "Oh c'est joli !", puis passer à autre chose, mais c'était évident que c'était un signe de l'univers. On n'avait fait qu'une chanson, "Made of Gold", c'était évident que l'album s'appelle "Spell 31" et il fallait que Naomi dise l'incantation à la fin de "Made of Gold".

J'ai l'impression que musicalement et visuellement avec les clips, c'est votre album le plus "voyageur", le plus aventureux de votre carrière. C'était voulu dès le départ ?
Naomi Diaz : Ce que j'ai dit au départ à Richard, c'est que je ne voulais pas créer un album. Je ne voulais pas créer un début, un milieu et une fin. Même si c'est ce que j'adore, je n'avais pas du tout cette envie. Et en ne faisant pas d'album, on a créé le plus bel album. Toutes les chansons tiennent toutes seules, elles sont fortes toutes seules, mais ensemble elles sont encore plus fortes.
Lisa-Kaindé Diaz : On a fait le meilleur album, avec le meilleur début, le meilleur milieu et la meilleure fin. Parce que Naomi savait que si elle essayait de trouver une continuité entre les chansons, on s'enfermait. Ça te prive d'une liberté parce que tu te dis que tu ne peux pas faire une chanson hyper rock, parce que le reste de l'album est hyper R&B, par exemple...
Naomi Diaz : Non mais c'est même pas que ça ! Je sais que la musique change, évidemment on est différentes des autres et on ne va pas faire comme tout le monde, mais j'avais aussi cette envie de me dire qu'on n'allait pas créer toute cette histoire. On ne pense pas à ce dont on va parler au début, à la fin... J'avais plutôt envie de faire des singles, comme on dit maintenant. Et ça a créé un album très beau...
Lisa-Kaindé Diaz : Et moi, le fait qu'un album ait une continuité, c'est un truc hyper important. J'ai envie de faire quelque chose pour que les gens puissent s'asseoir et l'écouter. C'est pour ça qu'on a pris la décision d'en faire un court parce qu'on voulait vraiment que les gens l'écoutent jusqu'à la fin. On avait envie de défendre toutes les chansons. C'est marrant parce qu'il n'y a pas de "chansons d'album". C'est très musicien ça... Normalement, quand les gens font des albums, il y a les singles et le reste qui est un peu au milieu, des trucs que t'aimes bien... Là, toutes les chansons, on les a vues comme des singles. Toutes les chansons, on a tout mis dedans, on est parties dans leurs univers... Elles sont toutes très différentes mais elles tiennent fort ensemble !
Naomi Diaz : Et avec Ibeyi, on frappe jamais deux fois la même chose et on peut partir dans toutes les directions. Donc il ne faut pas que les gens aient peur parce que peut-être qu'un jour on fera un truc complètement commercial, que du rock, du hip-hop, du jazz, de la chanson française... Parce que c'est ce qu'on aime, c'est essayer des choses. Et ce n'est qu'en essayant qu'on peut voir ce qu'on aime, ce qui nous va et ce qui nous plait.
Lisa-Kaindé Diaz : Surtout, ce qu'on n'aime pas, c'est se répéter. Ce n'est pas intéressant pour nous en tant qu'artiste.
Naomi Diaz : Nous, on aime essayer. Et on a cette chance d'avoir cette liberté là parce qu'on sait qu'on n'est pas dans une case, on a cette chance de pouvoir faire ce qu'on veut au moment où on veut, et la musique que l'on veut. C'est extraordinaire !

Justement, j'allais vous poser la question : c'est un album assez court avec seulement 10 titres dont trois qui durent moins d'1min40. Du coup, dès le début, vous vouliez quelque chose de très direct ?
Naomi Diaz : Pas du tout ! C'est juste que comme on a fait des chansons qui tiennent toutes seules, on a commencé à faire un tracklisting et ces dix-là tenaient tellement bien ensemble... Dès qu'on en mettait une en plus, ça allait mais ce n'était plus assez fort.
Lisa-Kaindé Diaz : On en a fait assez pour deux albums ! Et je te dis qu'on a des chansons qu'on adore, qui sont des tueries, mais qu'on n'a pas mises dans l'album...

« "Spell 31" c'est une belle incantation, ça protège »
C'était un crève-coeur j'imagine.
Lisa-Kaindé Diaz : C'est un peu dur ! Il y en a quelques unes où j'ai poussé, et Naomi disait non, elle était intransigeante. (Elle se tourne vers elle) Mais c'est quelque chose que j'aime bien chez toi : t'as le sens de dire non. Moi, c'est comme mes bébés donc j'ai un peu du mal à choisir mais Naomi est vraiment comme ça. Et depuis le début. Sur le premier album, je me souviens qu'elle disait "Oui, non, oui, oui, oui, non". Et elle est comme ça dans la vie aussi !

Dans le single "Sister 2 Sister", vous célébrez la sororité et déconstruisez les clichés autour de ça lorsque vous chantez "Twins are the same is a cliché". Pourquoi en parler seulement maintenant ?
Naomi Diaz : Justement parce qu'on n'avait jamais célébré le fait qu'on était jumelles. On voulait faire une chanson qui parlait de nous, des hauts et des bas, ce qui est normal dans toute relation humaine, mais aussi du fait qu'on soit soeur. C'est aussi une chanson d'amour pour se dire qu'on est fières de ce qu'on a fait, de ce qu'on crée depuis presque 10 ans, que notre relation est belle.
Lisa-Kaindé Diaz : Je pense que cette chanson, c'est un peu un hymne à Ibeyi, à toute l'aventure qu'on a faite et on était prêtes. Avant, ce n'était pas possible de chanter « Here's how you say it : Ibeyi ! ». Moi je n'aurais pas pu, je n'aurais pas eu cette confiance alors que j'ai toujours eu beaucoup de confiance dans la musique, et alors qu'il y avait quelque chose de spécial et d'unique dans cette relation entre Naomi et moi. J'en ai toujours été très fière. Mais au moment de le défendre, j'ai toujours eu beaucoup plus de mal. Aujourd'hui, on ne s'excuse plus d'être uniques et différentes. Et ça s'entend beaucoup sur l'album ! C'est pas possible de s'excuser et de dire après "Mais l'album est bien !" parce que les gens restent sur leur première idée. Là, on arrive avec une autre émotion, une autre énergie et "Sister 2 Sister" c'est vraiment ça : c'est de la joie en barre et le fait de dire "On est là depuis longtemps et on ne va pas partir".

Comment travaille-t-on en étant soeurs jumelles, d'autant plus dans un projet comme celui-ci où l'idée de dualité est très présente ?
Lisa-Kaindé Diaz : C'est la raison pour laquelle Ibeyi est ce qu'elle est. Si on n'avait pas été soeurs jumelles, je pense qu'on aurait fait une musique totalement différente.
Naomi Diaz : Et surtout si on l'avait pas faite ensemble !
Lisa-Kaindé Diaz : Alors là, ça aurait été des opposés ! On se marre parce qu'on se dit souvent que si Naomi avait fait un album toute seule, ça aurait été moins intéressant mais elle aurait été millionnaire. Ça serait JLo en ce moment, Naomi (rires). Et puis moi, ça aurait été bien intéressant, mais personne ne l'aurait acheté à part ma grand-mère et mes amis ! Ce pont entre Naomi et moi, c'est la raison pour laquelle on est ensemble. Ce n'est pas juste notre passion ou notre métier, c'est vraiment notre chemin, notre destinée.



"Lavender & Red Roses" est un superbe duo avec Jorja Smith. Comment est née cette collaboration ?
Naomi Diaz : C'est marrant, tout le monde nous demande ça en France (sourire).
Lisa-Kaindé Diaz : C'est parce que c'est elle !
Naomi Diaz : On a une relation hors musique avec Jorja, c'est une amie. En fait, elle est venue au studio juste pour nous voir, écouter ce qu'on avait fait, mais pas du tout dans l'optique de faire un feat... Et ça s'est fait ! C'était merveilleux parce qu'on chante tous les trois ensemble et nos voix matchent parfaitement ensemble. Personne n'a un couplet, on chante vraiment toutes les trois et ça reflète notre relation hors musique.
Lisa-Kaindé Diaz : C'est cette intimité. Maintenant quand on réécoute la chanson, on se dit que c'est dingue qu'elle ait eu envie de chanter avec nous, pas qu'elle toute seule et que nous aussi. Cette intimité elle est rare et on la trouve rarement dans les featurings.

« Les chansons tiennent toutes seules mais elles sont encore plus fortes ensemble »
J'ai aussi trouvé que la thématique de la mort traversait l'album, de ses inspirations aux clips jusqu'au dernier morceau "Los Muertos"...
Lisa-Kaindé Diaz : La mort a toujours traversé tous nos albums. En vrai sur "Lavender & Red Roses" ce qu'elle demande c'est la mort de l'ego. Créer de nouveau une version de soi avec beaucoup plus d'amour propre et de respect pour soi-même. La mort n'est jamais quelque chose qui m'a fait peur. D'une, parce qu'on a perdu nos parents à 11 ans donc c'est vachement jeune, et notre soeur à 18 ans. En plus, je dors avec une photo de la mort à côté de mon lit depuis que j'ai 11 ans. Donc j'ai l'impression qu'elle me protège plus qu'elle ne m'effraie. Je suis aussi fascinée par l'idée des petites morts, de détruire qui j'étais pour reconstruire qui je vais devenir. La mort de l'ego c'est quelque chose de très beau parce que c'est la réinvention, la transformation... C'est le renouveau : c'est le printemps, la mort. Personne ne le voit comme ça mais en fait c'est ça. Et Ibeyi c'est ça : on se réinvente à chaque album. La musique est liée à la mort parce que pour nous, c'est un peu une façon de se connecter à nos morts, à ce qu'on a été avant. Quand je chante "Mama Says", je me retrouve de nouveau à 15 ans dans ma chambre. Quand je chante les chansons du deuxième album, je me retrouve à cette période de ma vie où on tournait tout le temps. Et dans 20 ans quand on chantera "Lavender & Red Roses" ou "Sister 2 Sister" on aura pour toujours 27 ans, donc c'est aussi ce lien-là.

Sur le dernier titre "Los Muertos", qui sont ces personnes que vous citez ?
Naomi Diaz : On cite des gens de familles, des amis, et certains musiciens ou artistes qu'on aime. On aurait pu en mettre plein d'autres. Par exemple, on a décidé de mettre Prince parce que c'est quelqu'un qui a changé nos vies. Il est venu nous voir, il s'est passé des trucs... On a mis Gil Scott-Heron, on ne l'a jamais rencontré mais Richard a travaillé avec lui et il a changé sa vision des choses. Il y a des photos de lui partout au studio, donc on lui dit bonjour quand on va en studio. C'est comme si c'était une présence. Il y a aussi Roy Hargrove, un trompettiste de jazz extraordinaire. Il est américain, il faisait aussi beaucoup de hip-hop / jazz mélangé.
Lisa-Kaindé Diaz : C'est un peu une manière de faire comme notre Taj Mahal musical, de les honorer d'une manière qu'on trouvait belle. Et c'est aussi un clin d'oeil à notre père parce que sur son album à lui, il a fait une chanson qui s'appelle "Rezos", qui est exactement la même chose. Quand on est allés au studio, je savais que je voulais faire notre version et on l'a samplé, c'est lui qui dit « Ibae », qui honore tous ces morts.

« On a fait le meilleur album, avec le meilleur début, milieu et fin »
Autant sur ce morceau que sur "Sangoma" ou "Rise Above", j'ai trouvé qu'il y avait aussi un certain côté spirituel, voire même de la sorcellerie qui se dégage du disque. C'est une thématique qui a toujours été présente dans votre musique ?
Lisa-Kaindé Diaz : Oui, mais on ne s'en rend même pas compte ! C'est marrant parce que tout le monde nous en parle de ce côté spirituel, mais on ne se lève pas en se disant "Oh je suis spirituelle".
Naomi Diaz : Alors ça jamais ! Qu'est-ce que ça m'énerve !
Lisa-Kaindé Diaz : Mais on a grandi dans une culture cubaine où ça fait partie de la vie en général. Tu arrives chez les gens, il y a un petit autel avec leurs morts. Quand on boit une tasse de café, ils disent "Attends, je vais donner du café à mon père" et ils le mettent devant la photo du mort. C'est même pas discuté, donc pour moi c'est pareil ! Il y a des petits autels partout chez moi, c'est quelque chose auquel je pense tout le temps, quand je chante pour les morts ça me paraît tellement normal. Je ne me suis jamais dit que c'était bizarre, mais c'est vrai que dans les sociétés européennes ou occidentales, c'est moins discuté.
Naomi Diaz : Je pense que c'est courant, mais que c'est moins dit.
Lisa-Kaindé Diaz : Les gens le font mais ils ne s'en rendent pas compte. Par exemple, quand les gens vont voir leurs grands-parents et qu'ils apportent des fleurs, ou quand tu te dis "Aide-moi maman" dans des moments de douleur ou de détresse, c'est exactement pareil. La spiritualité, ce n'est pas tenir des cristaux et faire du yoga. Bien sûr que ça peut être ça, mais c'est aussi danser dans un club, sentir son corps bouger, sa force, chanter sous la douche, faire l'amour...
Naomi Diaz : En fait, c'est faire ce que tu penses qui te fera du bien. Donc si ce qui te fait du bien c'est d'aller en boîte à 4 heures du matin pour twerker, fais-le ! (rires) Le problème, c'est qu'aujourd'hui on entend beaucoup parler de spiritualité sous une seule forme et j'ai toujours eu un problème avec ça. Je ne juge pas du tout, parce que c'est une partie, mais je ne supporte pas qu'on ne montre qu'une façon de faire.
Lisa-Kaindé Diaz : Je pense que la majorité des gens dans le monde sont spirituels, on a tous des grands moments de spiritualité, sans s'en rendre compte... Et je pense aussi que "Made of Gold", qui parle de nos ancêtres africains qui ont été déportés à Cuba, de l'esclavage, de comment ils ont été obligés d'oublier leur histoire, leur langue, leur religion, et de leur force de continuer à nous transmettre toute cette culture à laquelle Naomi et moi avons accès, mais aussi le sentiment qu'on peut la trouver à l'intérieur de nous. Même si ce n'est pas tangible, c'est là, à l'intérieur de nous. On a des traumas mais tout passe dans nos veines. Ça parle aussi des femmes brûlées qu'on appelait sorcières, et qui en fait étaient des guérisseuses. Et en même temps, c'est marrant parce que "Made of Gold" parle de ça, mais "Lavender & Red Roses" ou "Tears Are Medecine" parlent de cette idée qu'on n'est pas obligés de sauver le monde entier, mais on doit se sauver soi. C'est aussi jouer sur cette idée qu'on dit aux femmes qu'on est les mères et les protectrices du monde. Et quand on grandit, on se rend compte qu'elles sont protectrices de tout le monde, à part d'elles-mêmes. En grandissant, je me rends compte que mon devoir, c'est de me protéger.



« "Sister 2 Sister", c'est notre hymne à Ibeyi »
Il y a un autre morceau, "Creature (Perfect)", où vous dites ne plus vouloir chercher la perfection. Quel a été le déclic de cette chanson ?
Lisa-Kaindé Diaz : La dépression. [Naomi éclate de rire] A un moment, je voulais être parfaite pour tout le monde, alors qu'on n'est parfait pour personne, mais j'essayais. Je ratais de manière colossale et je m'en voulais. Et à un moment je me suis demandé "Si je deviens qui je suis vraiment, les gens vont-ils rester ?" C'est horrible comme pensée ! Tu as tellement travaillé pour que les gens te trouvent cool, ta mère, ta soeur, ton partenaire... J'étais arrivée à un moment où je faisais tellement semblant, c'était comme mettre une peau. Je ne savais plus qui j'étais. Il fallait que j'arrête, que je rentre dans un cocon. En plus c'était parfait, c'était pendant le corona donc il n'y avait personne à voir de toute manière. J'ai fait beaucoup de thérapie, et j'ai commencé à me demander qui je suis sans juger, pour voir. Et c'est génial parce que tu te découvres, tu découvres des trucs que tu ne savais pas. Et puis tu t'acceptes beaucoup plus, mais ça ce sont des trucs face auxquels je vais devoir lutter toute ma vie pour m'accepter et m'aimer comme je suis. Mais arrêter de faire semblant, ça fait du bien.

L'image que vous renvoient les médias ou les réseaux sociaux, le fait de devoir "correspondre" à des diktats, ça rentre aussi en compte ?
Lisa-Kaindé Diaz : Totalement ! Mais ce qui est marrant quelque part, c'est que c'était avec Ibeyi que j'étais le plus sincère. C'est bizarre ! Mais je parlais de mes peines, de mes douleurs, de mes joies, des moments de la vie... Puis j'ai toujours été protégée par la musique. Quand les gens écoutent "Mama Says", "River" ou "Deathless", les gens pensent à eux, pas à moi. Je me toujours sentie très libre d'exprimer qui j'étais. Mais c'est toujours dans la vraie vie où je me suis sentie un peu bizarre. J'étais le genre de gamine qui disait "alors la mort ?". Mais je le suis de moins en moins aussi...
Naomi Diaz : C'est pas bizarre, elle était très mûre très jeune.
Lisa-Kaindé Diaz : Je me suis rendue compte que je me mettais tellement de limites. Je me disais "Toi t'es pas comme ça, toi t'es comme ça"... Et en fait, ce n'était pas du tout vrai ! Du coup, je me suis laissée changer. Ça marche de ne pas se fermer et "Creature (Perfect)" c'est exactement ça, accepter qui on est et accepter qu'on va changer, se transformer et grandir.

Sur l'album, vous chantez en anglais et en espagnol, mais pas beaucoup en français. Pourquoi ?
Naomi Diaz : L'envie est là, mais les chansons ne sont pas encore là !

« Mon devoir, c'est de me protéger »
C'est plus facile pour vous en anglais ?
Naomi Diaz : Le Français c'est dur quand même ! Soit c'est vraiment gnangnan et c'est nul, soit c'est too much, façon j'essaie de faire des choses poétiques et très complexes.
Lisa-Kaindé Diaz : Comme si on faisait une dissertation de philo !
Naomi Diaz : Il faut trouver un juste milieu, mais on s'est dit que peut-être un jour on le fera avec quelqu'un. On n'est pas obligées de tout faire toutes seules.
Lisa-Kaindé Diaz : Je commence à me dire que ce n'est pas la peine de se faire du mal, de se dire qu'on n'y arrive pas... C'est ça aussi la musique. Ça me plairait d'écrire avec quelqu'un d'autre, d'avoir quelqu'un qui m'aide à écrire des paroles, à trouver le bon mot, chercher le son d'Ibeyi en Français, ça me plairait beaucoup.

Vous faites partie des artistes francophones qui s'exportent le plus à l'étranger. Comment vous l'expliquez ?
Naomi Diaz : Je pense que notre son est international. Et il y a plein de gens en France qui ne savent pas qu'on est françaises.
Lisa-Kaindé Diaz : D'ailleurs, ça ça me soûle ! J'aime pas du tout parce que je trouve qu'on représente aussi vachement la France, d'une manière qui n'est pas forcément immédiate mais qui est vraie : le goût du texte, de la mélodie, des chansons bien écrites... Et puis on est françaises, on est fières de l'être.
Naomi Diaz : Et on fait partie des peu de gens qui tournent beaucoup partout dans le monde entier. Et quand on joue à l'étranger, ce ne sont pas des expats qui viennent nous voir. Il n'y a aucun problème avec ça, c'est juste que c'est relou quand on vient ici et qu'on nous dit "Ah mais tu parles français ?".

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« Le succès mondial est étourdissant mais ça fait plaisir »
Ce succès est d'autant plus énorme que vous n'êtes pas les plus gros vendeuses !
Lisa-Kaindé Diaz : Bientôt, on touche du bois (sourire). On a eu un article que je trouve extraordinaire, le titre c'était "French Cuban duo Ibeyi are leaving their mark on US pop culture" [Le duo franco-cubain Ibeyi laisse son empreinte sur la pop culture américaine]. C'est quand même extraordinaire pour les petites Franco-cubaines de 15 ans qui ont commencé à faire de la musique. Il y avait une vidéo de nous à 11 ans c'était catastrophique... Mais ça donne de l'espoir à tout le monde. Maintenant les Grammys écrivent des articles pour dire qu'on a laissé notre marque sur la culture pop aux US. C'est un peu étourdissant et ça fait énormément plaisir de se dire que c'est parce qu'on a été sincères, qu'on a toujours été qui on est. Et je vais dire : ça n'a pas été facile de choisir nous et notre musique, de ne pas lâcher.
Naomi Diaz : De ne pas aller dans la facilité ! Parce que nous, la facilité, on peut y aller très vite ! C'est facile à trouver, on sait qui appeler...
Lisa-Kaindé Diaz : On s'est posées la question à un moment, mais on s'est dit que non, qu'il fallait qu'on défende nos chansons. A l'époque c'était dur. On se demandait si les gens allaient comprendre. Et maintenant c'est marrant, après 3 albums les gens se sont tellement habitués à notre différence, qu'ils rentrent dans l'album comme ça. 10 ans d'expérience ça change, et nous on change !

D'autant plus que, comme vous le disiez tout à l'heure, vous n'êtes pas enfermée dans un style musical mais vous touchez à tout.
Lisa-Kaindé Diaz : Je pense aussi que cette "cred", on l'a parce que beaucoup d'artistes ont dit publiquement qu'ils aimaient ou étaient inspirés par Ibeyi. Ils nous ont vachement aidées, ils nous ont tellement tendu la main. Ça et le fait qu'on joue live, qu'on soit que toutes les deux sur scène pendant 10 ans, qu'on écrive et co-produise tout, qu'on est musiciennes... Tout ça a changé ! Maintenant tout le monde sait tout ça. On a beaucoup de libertés grâce à ça.
Naomi Diaz : Et on n'a plus rien à prouver. On voulait que les gens sachent ce qu'on faisait, maintenant on s'en fiche.

« Ce n'est pas juste notre métier, c'est notre destinée »
Vous avez collaboré avec des artistes de renom comme Orelsan, Beyoncé, Kamasi Washington... Quelle serait votre collab' de rêve ?
Lisa-Kaindé Diaz : Y'en a plein mais je sais que Naomi aimerait beaucoup Kendrick Lamar quand même... Moi j'aimerais vachement Jhéné Aiko, Jack White... Bien sûr Rosalia, Beyoncé. Tu sais ce qui serait super drôle ? Ce serait de faire une chanson avec toutes les soeurs en musique : Beyoncé et Solange, Ibeyi, Chloe x Halle. De faire un truc où ce ne sont que des soeurs, tiens je viens d'avoir l'idée, ce serait cool !

Un "sister gang" quoi !
Lisa-Kaindé Diaz : Exactement ! Trois générations et trois histoires différentes. J'aimerais beaucoup... Il y a tellement de talents. C'est marrant parce qu'on nous parle beaucoup des collaborations musicales mais on aimerait beaucoup collaborer avec le cinéma. Moi j'aimerais beaucoup écrire la musique d'un film à la Ibeyi, par exemple j'adorerais faire un thème pour James Bond. Je pense qu'on en aurait fait un super ! Mais aussi avec des stylistes, des photographes... Juste s'amuser et faire des trucs incroyables.
Théau BERTHELOT
Toute l'actualité d'Ibeyi sur son site internet et sa page Facebook.

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